La Tunisie est souvent citée comme un pays bien positionné dans les classements internationaux de digitalisation des services publics. Pourtant, pour de nombreux citoyens et entreprises, l’administration reste synonyme de lenteur, de démarches complexes et de services en ligne partiellement opérationnels. Le Policy Brief “Digitalisation en Tunisie, un classement flatteur, une réalité défaillante”, élaboré dans le cadre du projet “Ecotous”, explore cet écart entre indicateurs officiels et expérience terrain.
La digitalisation des services administratifs est aujourd’hui présentée comme un levier essentiel pour moderniser l’État, améliorer la transparence et simplifier la vie des citoyens et des entreprises. En Tunisie, de nombreuses initiatives ont été engagées, et le pays se classe favorablement dans les indicateurs internationaux.
Pourtant, une partie des usagers continue de rencontrer des difficultés : démarches incomplètement dématérialisées, plateformes difficiles à utiliser, délais longs et disparités régionales. Ce décalage entre les classements officiels et l’expérience réelle des usagers pose la question de l’efficacité de la transformation numérique et des freins qui subsistent. Pour mieux comprendre ces enjeux, il est utile de s’intéresser à la fois aux chiffres et aux perceptions des citoyens et entreprises sur le terrain.
Classements internationaux : des signaux positifs, mais insuffisants
Les principaux indicateurs internationaux dressent un tableau encourageant pour la Tunisie. En 2024, l’Indice de développement de l’administration en ligne des Nations Unies attribue au pays un score de 0,69, supérieur à la moyenne mondiale (0,64) et bien au-dessus de la moyenne régionale (0,42). Le “GovTech Maturity Index” de la Banque mondiale classe également la Tunisie parmi les pays à forte maturité technologique du secteur public, avec un score de 0,688.
Ces résultats reflètent l’existence de stratégies numériques, de cadres institutionnels et de plateformes digitales. Toutefois, ils mesurent surtout la capacité technique et organisationnelle et ne suffisent pas à rendre compte de l’expérience réelle des usagers.

Des services publics encore lents et complexes
Sur le terrain, les citoyens et entreprises continuent de rencontrer des obstacles significatifs. Les démarches administratives restent chronophages : un dirigeant de grande entreprise consacre en moyenne 9,3% de son temps hebdomadaire aux formalités administratives, ce qui réduit la productivité et freine la compétitivité.
Les délais sont également un frein majeur. L’obtention d’un raccordement au réseau électrique prend en moyenne 110 jours, contre 68 jours dans la région MENA. Pour une licence commerciale, le délai moyen atteint 78 jours, plus long que dans de nombreux pays à revenu intermédiaire.
Par ailleurs, la digitalisation reste inachevée. Selon les entreprises interrogées, 34% des insatisfactions liées aux services en ligne s’expliquent par l’obligation de se déplacer physiquement, et 34% pointent la complexité des plateformes numériques. Les outils existent, mais ils ne permettent pas encore une réalisation fluide et complète des démarches.
Freins structurels : infrastructures, gouvernance et confiance
Les difficultés rencontrées ne sont pas seulement techniques. Elles révèlent des blocages plus profonds en matière de gouvernance et d’infrastructures. L’accès aux services en ligne reste inégal selon les régions : 36% des entreprises du Nord-Est et 38% du Centre-Est déclarent ne pas recourir aux services numériques en raison de problèmes de connectivité.

La confiance dans l’administration publique constitue également un frein majeur. En 2024, l’Indice de perception de la corruption classe la Tunisie à la 92ᵉ place, en recul par rapport à l’année précédente. Par ailleurs, 16,5% des grandes entreprises ont été confrontées à une demande de pot-de-vin lors de certaines démarches administratives, notamment pour l’obtention de permis ou de raccordements.
Ces éléments montrent que la digitalisation, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une simplification des règles, d’une meilleure coordination institutionnelle et d’un renforcement de la transparence, peine à produire les effets attendus.
Ces éléments montrent que la digitalisation, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une simplification des règles, d’une meilleure coordination institutionnelle et d’un renforcement de la transparence, peine à produire les effets attendus.
Transformer l’essai numérique : Recommandations pour la Tunisie
La Tunisie dispose d’une base numérique solide mais encore partiellement exploitée. Le défi n’est plus seulement technologique : il est organisationnel, humain et institutionnel.

Pour accélérer la transformation digitale et maximiser son impact, lePolicy Brief propose trois axes prioritaires :
- Sensibilisation et formation : développer les compétences numériques des citoyens dès l’école, accompagner les entreprises dans l’usage des services en ligne et former les fonctionnaires à l’utilisation efficace des outils numériques.
- Gouvernance et cadre réglementaire : créer une agence centrale de coordination, simplifier la réglementation pour faciliter la dématérialisation et renforcer la confiance et la sécurité des données.
- Infrastructures numériques : étendre et moderniser la couverture Internet, garantir un accès équitable dans toutes les régions et réduire les disparités territoriales.
Ces trois axes visent à faire de la digitalisation un levier de confiance, de compétitivité et d’inclusion pour tous.
ECOTOUS
Consulter Le Policy Brief
"Digitalisation en Tunisie, un classement flatteur, une réalité défaillante", élaboré dans le cadre du cycle de formation du projet "Ecotous" avec la participation de Hajer Mehouachi, Amina El Abed Moez Bellaaj, Eya Frioui et Chahenda Marsaoui.- Novembre 2025.