Le taux de change, thermomètre silencieux de l’économie tunisienne

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Le taux de change ne se limite pas à une simple question monétaire. Lorsqu’il s’éloigne durablement de son niveau d’équilibre, il reflète des déséquilibres plus profonds dans l’économie. L’analyse de l’évolution du taux de change réel effectif en Tunisie sur trois décennies (1990-2020) permet de comprendre ces écarts et ce qu’ils révèlent sur l’économie réelle.

Souvent perçu comme une donnée technique et abstraite, le taux de change influence pourtant directement le prix des importations, la capacité des entreprises à exporter et, plus largement, l’équilibre économique du pays. Pour dépasser les fluctuations visibles sur les marchés, les économistes utilisent le taux de change réel effectif. Cet indicateur compare la monnaie nationale à celles des principaux partenaires commerciaux tout en intégrant les écarts de prix, offrant ainsi une mesure de la compétitivité réelle d’une économie.

Lorsqu’un écart durable apparaît entre ce taux observé et son niveau d’équilibre, on parle de “mésalignement”. Ces déséquilibres traduisent des tensions profondes et peuvent accentuer les fragilités économiques existantes.

Cette lecture est au cœur du Working Paper “The misalignment of real effective exchange rate: Evidence from Tunisia” (Working Paper No. HEIDWP04-2021), publié par le Graduate Institute of International and Development Studies, Département d’économie internationale.

Réalisée par Ahmed Derbali, économiste à la Banque Centrale de Tunisie, cette recherche propose une analyse approfondie du mésalignement du taux de change réel effectif tunisien sur la période 1990–2020, en l’ancrant dans les fondamentaux macroéconomiques.

Le taux de change, reflet de la compétitivité

Le taux de change réel effectif renseigne sur la position concurrentielle d’un pays. Une monnaie proche de son niveau d’équilibre traduit une économie en phase avec ses fondamentaux, tandis qu’un écart prolongé envoie un signal d’alerte.

Une surévaluation rend les exportations plus coûteuses et freine la croissance. À l’inverse, une sous-évaluation peut soutenir la compétitivité, mais au prix d’une inflation importée et d’une pression accrue sur la dette extérieure. L’évolution du taux de change tunisien sur trente ans révèle des phases alternées de sous-évaluation et de surévaluation, en lien avec les transformations structurelles de l’économie et les chocs internes et externes qui l’ont affectée.

Productivité et échanges : les moteurs de l’équilibre

Pour estimer le niveau d’équilibre du taux de change, l’étude relie la monnaie à plusieurs fondamentaux économiques.

La productivité nationale, notamment dans les secteurs exposés à la concurrence internationale, tend à renforcer la valeur de la monnaie, reflet d’une économie plus performante. La productivité des partenaires commerciaux exerce un effet inverse : si elle progresse plus rapidement, la monnaie nationale subit une pression à la baisse pour préserver la compétitivité.

L’ouverture commerciale, mesurée par le poids des échanges dans l’économie, augmente l’exposition aux chocs extérieurs et peut entraîner une dépréciation réelle du taux de change. Enfin, les termes de l’échange (le rapport entre prix des exportations et importations) influencent directement la valeur réelle de la monnaie.

Le travail d’Ahmed Derbali montre que ces facteurs expliquent significativement l’évolution du taux de change tunisien sur le long terme, confirmant que la monnaie reste étroitement liée à l’économie réelle et qu’elle ne peut être comprise indépendamment des dynamiques de productivité, de commerce et de déséquilibres extérieurs.

Des déséquilibres persistants après les chocs

L’analyse met en évidence des “mésalignements” durables. Avant la fin des années 2000, la monnaie tunisienne apparaît globalement sous-évaluée, soutenant la compétitivité extérieure. La situation évolue ensuite : la crise financière internationale, suivie des chocs économiques postérieurs, fragilise les fondamentaux. Les déficits s’élargissent, la croissance ralentit et le taux de change connaît des phases de surévaluation, malgré des ajustements nominaux.

Ces déséquilibres ne traduisent pas un problème de change isolé, mais l’accumulation de fragilités économiques. L’étude souligne toutefois l’existence de mécanismes d’ajustement progressifs : après un choc, le taux de change tend à revenir vers son niveau d’équilibre, mais cette convergence reste lente et dépend de l’évolution des fondamentaux économiques.

Le taux de change ne peut pas, à lui seul, corriger les déséquilibres économiques. 

S’il peut amortir certains chocs, il ne remplace ni les gains de productivité, ni la diversification économique, ni la cohérence des politiques publiques. Les “mésalignements” observés sur trente ans reflètent avant tout des déséquilibres structurels profonds. Pour les citoyens comme pour les décideurs, le taux de change doit être interprété comme un signal, révélateur de la santé globale de l’économie.

ECOTOUS

Consultez le Working Paper

"Working Paper No. HEIDWP04-2021 - The Misalignment of Real Effective Exchange Rate: Evidence from Tunisia", Ahmed Derbali -Central Bank of Tunisia.

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