La crise silencieuse des banques publiques tunisiennes

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Elles financent les agriculteurs, les logements et une partie de l’économie nationale. Pourtant, les banques publiques tunisiennes sont aujourd’hui fragilisées par des milliards de dinars de crédits non remboursés. Une crise silencieuse, aux conséquences bien réelles, qui interroge la gouvernance économique du pays.

On parle rarement des banques tant qu’elles fonctionnent. Mais lorsqu’elles vacillent, leurs difficultés finissent toujours par atteindre l’économie réelle. La Tunisie en fait aujourd’hui l’expérience. À la mi-2024, les trois grandes banques publiques du pays (la Société Tunisienne de Banque, la Banque de l’Habitat et la Banque Nationale Agricole) cumulent près de 6,9 milliards de dinars de créances non performantes.

Autrement dit, des prêts accordés mais qui ne sont plus remboursés. À cette échelle, il ne s’agit plus d’un simple problème comptable, mais d’un signal d’alerte pour l’ensemble du système financier. Ces chiffres racontent une histoire plus large : celle d’institutions censées soutenir le développement, mais progressivement affaiblies par des choix structurels et des règles de gouvernance défaillantes.

 Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Dans tous les pays, une part des crédits accordés finit par poser problème. Mais lorsque cette part devient trop importante, le risque s’étend à l’ensemble du système bancaire. Les standards internationaux considèrent qu’au-delà de 10%, la situation devient préoccupante.

En Tunisie, les banques publiques dépassent largement ce seuil. Leurs créances douteuses représentent entre 16% et plus de 23% de leurs portefeuilles, soit plus du double de ce que l’on observe dans les banques privées.

Concrètement, ces crédits non remboursés immobilisent des ressources précieuses. L’argent qui devait financer des projets agricoles, des logements ou des investissements productifs reste bloqué. Résultat : moins de crédits disponibles pour l’économie, et une capacité d’action réduite pour des banques pourtant centrales dans le paysage financier tunisien.

L’État est déjà intervenu à plusieurs reprises pour recapitaliser ces établissements. Mais malgré ces injections de fonds publics, les difficultés persistent. Ce constat est révélateur : le problème ne tient pas uniquement au manque de moyens, mais à la manière dont ces banques sont dirigées et contrôlées.

Au cœur du problème : la gouvernance

Pour comprendre cette crise, il faut regarder au-delà des bilans financiers. Le véritable nœud du problème réside dans la gouvernance des banques publiques.

Ces institutions poursuivent un double objectif délicat : être financièrement solides tout en remplissant une mission de service public. Or, cet équilibre s’est progressivement détérioré. Pendant longtemps, certaines décisions de crédit ont été influencées par des considérations politiques plutôt que par une évaluation rigoureuse des risques.

De grandes entreprises, parfois proches de l’État ou du pouvoir, ont bénéficié d’un accès privilégié au financement, sans garanties suffisantes ni suivi strict. À l’inverse, de nombreuses petites et moyennes entreprises ; pourtant essentielles à l’emploi et à la croissance ; sont restées exposées, fragilisées par des chocs économiques et un accès au crédit plus contraint.

À cela s’ajoutent des faiblesses internes bien connues : systèmes d’information dépassés, suivi insuffisant des emprunteurs et manque de transparence. Progressivement, les risques se sont accumulés, sans être réellement maîtrisés.

Un contexte économique sous tension, révélateur des failles

La conjoncture économique récente n’a fait qu’accentuer ces fragilités. Inflation élevée, croissance atone et chômage persistant ont mis à rude épreuve la capacité de remboursement des ménages et des entreprises.

Entre 2023 et 2024, l’inflation a dépassé 7%, tandis que le chômage est resté supérieur à 15%. Pour contenir la hausse des prix, la Banque centrale a relevé ses taux directeurs, rendant le crédit plus coûteux et les remboursements plus difficiles.

Mais il serait trompeur d’y voir la cause principale de la crise bancaire. Ces chocs ont surtout agi comme un révélateur, mettant en lumière des faiblesses institutionnelles déjà bien installées.

Réparer la confiance avant de réparer les bilans

Une fois ce diagnostic posé, la question centrale devient celle des solutions. Les réformes engagées récemment, notamment en matière de supervision bancaire, vont dans le bon sens. Elles permettent de mieux identifier les risques et d’éviter que de nouveaux crédits douteux ne s’accumulent.

Mais la sortie durable de crise passe avant tout par une réforme de la gouvernance. Dépolitiser les conseils d’administration, renforcer la responsabilité des dirigeants et moderniser les outils de gestion du risque sont des étapes indispensables.

Une autre piste consiste à isoler les créances les plus problématiques dans une structure dédiée, parfois qualifiée de “Bad Bank”. Cette approche, déjà utilisée dans plusieurs pays, permettrait aux banques de repartir sur des bases plus saines et de se recentrer sur leur rôle essentiel : financer l’économie.

Enfin, la transparence reste un levier décisif. Publier des informations claires et régulières sur la situation des banques publiques est indispensable pour restaurer la confiance, tant des citoyens que des investisseurs.

La crise des banques publiques n’est pas réservée aux spécialistes. Elle concerne directement l’investissement, l’emploi et la capacité de l’économie tunisienne à se projeter dans l’avenir. À terme, c’est aussi la relation de confiance entre l’État, les institutions et les citoyens qui est en jeu. Comprendre ces mécanismes, c’est mieux saisir pourquoi la réforme du secteur bancaire est un enjeu collectif, bien au-delà des murs des banques.

Meriem Sebaii-Dr. Sciences Economiques
Omar Talbi-Dr. Sciences Economiques

Consulter Policy Brief

"Tackling Tunisia’s Public Bank NPL Crisis: Can State-Owned Lenders Be Saved Before Collapse?"

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