Et si, pour mieux maîtriser l’électricité en Tunisie, on payait avant de consommer ? Inspiré d’expériences menées dans plusieurs pays, le système prépayé pourrait offrir plus de contrôle aux ménages et soulager les finances publiques.
En Tunisie, les factures impayées se multiplient, les subventions explosent, et les finances publiques s’essoufflent. Dans ce contexte, une réforme simple mais prometteuse pourrait transformer notre manière de consommer l’énergie : le paiement prépayé de l’électricité.
Le principe est facile à comprendre : chaque foyer recharge son compteur à l’avance, selon ses moyens. Ensuite, il consomme l’énergie correspondante. Une fois le crédit épuisé, l’alimentation s’arrête ; sauf en cas de mécanismes de secours prévus pour les ménages vulnérables.
Ce modèle repose sur l’installation de compteurs intelligents, qui permettent de suivre la consommation en temps réel. Utilisé dans plusieurs pays africains et latino-américains, il a montré son efficacité : moins d’impayés, plus de transparence, et une meilleure maîtrise budgétaire pour les ménages comme pour les opérateurs.
Recharger comme pour un téléphone : plus simple, plus clair
Avec ce système, fini les factures surprises. Les consommateurs voient en temps réel leur consommation et leur solde. C’est particulièrement utile pour les familles aux revenus irréguliers, qui peuvent recharger leur compteur selon leurs capacités du moment.

Pour la STEG, c’est un changement majeur : plus besoin de courir après les paiements, ni de supporter les coûts liés au recouvrement. Pour l’État, cela permet de mieux cibler les aides : au lieu de subventionner toute la consommation, on peut orienter les soutiens vers ceux qui en ont vraiment besoin.
Subventions, factures impayées… le modèle tunisien sous pression
Aujourd’hui, l’électricité et le gaz sont massivement subventionnés en Tunisie. En 2022, l’État a versé 1,6 milliard de dinars pour soutenir la STEG. En 2023, ce montant est passé à 2,6 milliards, et il a dépassé 4 milliards en 2024.

Malgré ces efforts, les factures impayées continuent d’augmenter. Pour la STEG, cela signifie une trésorerie sous tension. Pour les ménages, c’est souvent l’incompréhension : ils reçoivent des factures sans lien direct avec leur consommation du moment, parfois plusieurs mois après usage.
Ce modèle est peu lisible, peu efficace, et difficilement soutenable sur le long terme. Il alimente un cercle vicieux : subventions élevées, consommation mal maîtrisée, et finances publiques fragilisées.
Une réforme à condition d’être bien accompagnée
Changer de système ne se fait pas sans précaution. Il faudra installer les compteurs intelligents, développer une plateforme de recharge accessible (en ligne ou physique), et surtout expliquer le fonctionnement aux citoyens.
Des garanties sociales sont indispensables :
- Un minimum d’électricité garanti chaque mois, pour les besoins essentiels ;
- Des recharges subventionnées pour les foyers modestes ;
- Des crédits d’urgence en cas de situation exceptionnelle (maladie, imprévu…).

L’objectif n’est pas d’exclure, mais de rendre la consommation plus juste, plus adaptée aux réalités économiques des ménages.
Étapes proposées pour une mise en œuvre progressive
La mise en place du nouveau système de paiement s’articule autour de plusieurs étapes clés, visant à assurer une transition progressive et réussie. Chaque phase permettra de préparer, tester, ajuster puis étendre le dispositif tout en garantissant un accompagnement social adapté.
- Préparation (6 mois) : étude de faisabilité, achat des compteurs, mise en place des outils de paiement.
- Phase pilote (1 an) : test dans certains quartiers urbains ou zones rurales ciblées.
- Évaluation (6 mois) : retour d’expérience, ajustements techniques et sociaux.
- Généralisation progressive (2–3 ans) : élargissement aux nouveaux abonnés, puis à tous.
- Suivi et protection sociale : dispositifs d’accompagnement pour les ménages vulnérables, coordination entre STEG, ministères et partenaires.
Cette transition peut être soutenue par des partenaires techniques et financiers, comme la Banque mondiale ou l’Union européenne, déjà impliqués dans des projets similaires dans la région.
Un modèle gagnant pour tous
La réforme proposée du paiement de l’électricité repose sur un modèle équilibré, bénéfique pour l’ensemble des acteurs concernés. Elle vise à instaurer une relation plus transparente et responsable entre la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG), les citoyens et l’État. Ce dispositif novateur permet :
- Pour la STEG, c’est une manière de sécuriser ses recettes et de réduire ses coûts de gestion.
- Pour les citoyens, c’est plus de clarté, plus de contrôle, et la fin des mauvaises surprises.
- Pour l’État, c’est un outil pour réduire les subventions, sans pénaliser les plus fragiles.
Ce système favorise aussi une consommation plus responsable. En voyant ce que l’on consomme et ce que cela coûte, chacun peut mieux ajuster ses usages. C’est aussi un pas vers la transition énergétique, dans un pays où chaque kilowattheure compte.

les applis de smartphones qui renseignent sur sa consommation d’énergie
© LP/Jean-Baptiste Quentin
Adopter le paiement prépayé, ce n’est pas simplement changer de mode de facturation. C’est repenser notre rapport à l’énergie : plus de transparence, plus d’équité, plus d’efficacité.
Cette réforme, si elle est bien pensée et bien menée, peut marquer un tournant : modernisation des services publics, réduction des inégalités, et allègement des finances publiques. Ce n’est pas un gadget technologique, mais un levier de transformation sociale et économique.
Sabrine Channoufi, Dr. Sciences économiques
Lire le policy brief
“Vers un système prépayé pour une gestion responsable de l’énergie en Tunisie”