Depuis plus d’une décennie, l’économie tunisienne peine à retrouver son élan. Pourtant, au cœur de cette stagnation, un acteur affiche une santé étonnamment florissante : le secteur bancaire. Alors que la croissance reste faible, les banques, elles, continuent d’enregistrer des bénéfices croissants. Ce décalage interroge : comment expliquer que les banques prospèrent alors que le reste de l’économie peine à suivre ?
Cette situation révèle un déséquilibre profond : le système bancaire semble davantage orienté vers ses propres performances que vers la contribution au développement économique du pays. En d’autres termes, les banques captent la richesse, mais ne la redistribuent pas suffisamment sous forme de crédit, d’opportunités ou d’emplois.
Un système fermé aux acteurs les plus dynamiques
En Tunisie, le financement privé repose à près de 90 % sur les banques. Pourtant, ces dernières continuent d’exclure les segments les plus dynamiques de l’économie : jeunes entrepreneurs, start-ups, petites et moyennes entreprises. Ces acteurs, souvent porteurs d’innovation et créateurs d’emplois, peinent à obtenir des financements, faute de garanties suffisantes ou de capital de départ.
Pour répondre à ce manque, deux banques publiques ont été créées depuis les années 1990 : l’une dédiée aux jeunes (la BTS) et l’autre aux PME (la BFPME). Mais malgré ces efforts, la situation reste bloquée. Ces établissements n’ont pas transformé les pratiques du secteur ni incité les autres banques à s’ouvrir à une clientèle plus large. Pire, ils ont reproduit les mêmes lourdeurs administratives que les banques classiques.
Une fausse impression de diversité bancaire
À première vue, le paysage bancaire tunisien semble concurrentiel : une trentaine d’établissements, des dizaines d’agences, une relative répartition géographique. Mais en y regardant de plus près, les signes d’un vrai dynamisme font défaut.
Les coûts des crédits sont quasiment identiques d’une banque à l’autre. Les crédits à taux fixes sont rares. Et surtout, aucune fusion significative n’a été enregistrée depuis plus de vingt ans – un phénomène rare dans un secteur en pleine transformation ailleurs dans le monde
En réalité, chaque banque semble se contenter de sa clientèle traditionnelle. Le marché apparaît figé, dominé par des logiques de rente et de proximité, où les grands groupes économiques ; souvent actionnaires des banques ; captent une part majeure des crédits disponibles. Cette situation entretient un système fermé et peu inclusif.
Neuf leviers d’action
- Encourager la concurrence bancaire : Ouvrir le marché à de nouveaux acteurs (coopératives, banques communautaires) et réduire les barrières à l’entrée.
- Assainir et renforcer la régulation : Réduire les créances douteuses, encadrer les conflits d’intérêts, appliquer des règles de gestion plus strictes.
- Rendre le système plus transparent : Publier ouvertement les taux d’intérêt et frais bancaires pour permettre une vraie comparaison entre établissements.
- Donner la parole aux usagers : Créer un observatoire ou une association indépendante pour défendre les droits des clients bancaires.
- Favoriser l’innovation et l’équité : Libéraliser certains taux (comme l’épargne), encourager les fusions entre banques pour renforcer leur solidité et élargir l’offre.
Une réforme nécessaire, mais qui dérange
Cette transformation en profondeur du secteur bancaire ne manquera pas de susciter des résistances. Les bénéficiaires du système actuel ; grands groupes, rentiers, acteurs liés à l’appareil d’État ; verront d’un mauvais œil l’ouverture à la concurrence.
Mais il ne s’agit plus de protéger quelques intérêts privés : c’est l’ensemble de la société tunisienne qui attend une économie plus dynamique, plus équitable, et plus inclusive.
Introduire davantage de concurrence dans le secteur bancaire, c’est permettre aux talents d’émerger, aux projets de se financer, et à la richesse de mieux circuler. Ce n’est ni risqué, ni coûteux – mais cela demande du courage.
Brahim Guizani, Ph.D Tunis Business School – Laboratoire de recherche MASE
Policy brief
Lire l’intégralité du policy brief Le marché bancaire tunisien : plus de concurrence pour plus d’inclusion