Responsables, mais jusqu’où ? Ce que les patrons de PME au Maghreb font vraiment pour la planète et les gens

Ecotous
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Le Maroc et la Tunisie disposent d’outils internationaux et de cadres nationaux pour encourager leurs entreprises à adopter des pratiques plus responsables. Pourtant, sur le terrain, les petites et moyennes entreprises restent largement à la traîne. Entre bonnes intentions et réalités économiques, le fossé reste profond.

Responsabilité sociale des entreprises, développement durable, certification ISO… Ces termes sont devenus incontournables dans le monde des affaires. Mais que signifient-ils concrètement pour un patron de PME à Casablanca ou à Tunis, qui jongle chaque jour avec la survie de son activité ? C’est la question au cœur d’une étude comparative menée sur les deux rives du Maghreb central. Cette analyse s’appuie notamment sur l’article “Analyse comparative Maroc-Tunisie du cadre institutionnel de la RSE dans les PME”, réalisé par Emna Gana-Oueslati et Daniel Labaronne, et publié dans la revue Management & Avenir.

Le constat est nuancé : si les outils existent, leur adoption reste timide, freinée par des obstacles bien réels.
La responsabilité sociale des entreprises (RSE) désigne simplement le fait, pour une entreprise, de prendre en compte les impacts de son activité sur les personnes et sur l’environnement, au-delà de la seule recherche du profit. Ce n’est pas une obligation légale, c’est une démarche volontaire. Et c’est précisément là que le bât blesse.

Un arsenal d’outils internationaux… peu utilisés

Depuis les années 2000, les entreprises du monde entier peuvent adhérer à des dispositifs internationaux pour afficher leur engagement responsable. Le plus connu est le Pacte Mondial des Nations Unies, qui fédère entreprises et société civile autour de dix principes : droits humains, travail décent, protection de l’environnement, lutte contre la corruption. En juin 2010, le Maroc comptait 24 organisations adhérentes, la Tunisie 34. Des chiffres modestes comparés aux 126 entreprises espagnoles ou aux 67 suédoises inscrites au même programme.
Les entreprises peuvent aussi rédiger des rapports de développement durable selon les critères du GRI (Global Reporting Initiative), une sorte de bilan annuel de leurs efforts sociaux et environnementaux. Là encore, seules trois entreprises marocaines et six tunisiennes l’avaient fait en 2010, contre 42 allemandes et 26 françaises.
Quant aux certifications ISO – ces labels qui attestent qu’une entreprise respecte des normes précises de qualité ou de protection de l’environnement-, elles progressent, mais restent très en dessous du potentiel. En 2008, 405 entreprises marocaines et 848 tunisiennes étaient certifiées ISO 9001 (qualité). Pour la certification environnementale ISO 14001, on n’en comptait que 54 au Maroc et 102 en Tunisie.

Deux pays, deux approches nationales

Sur le plan des politiques nationales, Maroc et Tunisie ont chacun développé leurs propres dispositifs, mais avec des accents différents.
Au Maroc, l’engagement est venu d’en haut : en 2005, un message royal a officiellement placé “l’investissement socialement responsable” au cœur des priorités économiques. Le pays a depuis construit un cadre juridique progressif – code du travail modernisé, loi sur l’environnement, lutte contre la corruption – et s’est doté de normes nationales spécifiques à la gestion sociale en entreprise.

Point fort : le label CGEM, attribué par la Confédération Générale des Entreprises Marocaines. Ce label RSE, renouvelable tous les trois ans, offre aux entreprises labellisées des avantages concrets : simplification des procédures douanières, fiscales, et conditions bancaires préférentielles. En juin 2010, 23 entreprises en bénéficiaient.

En Tunisie, l’approche est davantage tournée vers le développement durable dans son ensemble. Le pays a mis en place un programme national de promotion de la qualité (2005-2009), cofinancé par l’État et l’Union européenne, avec des subventions et des incitations fiscales pour encourager la certification des entreprises industrielles. La normalisation tunisienne, très structurée avec plus de 10000 normes et 128 commissions techniques, témoigne d’une volonté de modernisation en profondeur. Résultat : en treize ans (1995-2007), le nombre d’entreprises tunisiennes certifiées est passé de 10 à plus de 800.

En résumé : le Maroc a construit un cadre davantage centré sur la RSE comme outil de compétitivité et d’image, tandis que la Tunisie a privilégié une logique de développement durable intégré à la stratégie industrielle nationale.

Pourquoi les PME restent-elles à la marge ?

C’est sans doute la question la plus importante. Car ce sont les petites et moyennes entreprises qui forment le tissu économique de ces deux pays, et ce sont elles qui adoptent le moins les pratiques RSE. Les études menées auprès de dirigeants marocains et tunisiens révèlent un paradoxe : la majorité connaît le concept de RSE et en perçoit les avantages, fidéliser ses clients, améliorer son image, attirer des partenaires. Mais au moment de passer à l’acte, les obstacles s’accumulent.

Premier frein : le manque de moyens. Temps, argent, personnel qualifié, autant de ressources que les petites structures ne possèdent pas en abondance. Quand la priorité est de payer les salaires à la fin du mois, la RSE passe au second plan.

Deuxième frein : le manque d’information. Dans une étude menée auprès de PME de la région de Fès, plus de 70% des dirigeants interrogés déclaraient ne pas connaître les institutions susceptibles de les aider à mettre en place une démarche RSE, et 77% ignoraient les outils disponibles pour le faire.

Troisième frein : la culture de gouvernance. Dans ces deux pays, les relations d’affaires restent largement fondées sur la confiance personnelle et les réseaux informels, davantage que sur des règles transparentes et contraignantes. Résultat : les pressions extérieures en faveur d’un comportement responsable ont moins de prise qu’en Europe.

Pourtant, tout n’est pas sombre. Des managers tunisiens et marocains s’engagent, non par obligation, mais par conviction personnelle, par éthique. Dans l’industrie tunisienne de l’habillement notamment, des entrepreneurs ont intégré les valeurs sociales et environnementales à leur stratégie d’entreprise, souvent en lien avec une culture familiale transmise de génération en génération. Ces exemples montrent qu’une RSE authentique est possible, y compris dans des contextes économiques difficiles.

La route est encore longue. Mais elle existe. Et pour que davantage de PME s’y engagent, trois leviers semblent essentiels : mieux informer les dirigeants, renforcer l’appui institutionnel concret, et ancrer la RSE dans les pratiques de gouvernance quotidiennes, plutôt que de la cantonner aux grandes entreprises et aux discours officiels.

ECOTOUS

Consultez l’article

“Analyse comparative Maroc-Tunisie du cadre institutionnel de la RSE dans les PME”, réalisée par Emna Gana-Oueslati, Économiste, chercheure au PS2D, FSEG Tunis El Manar & Daniel Labaronne, Économiste, chercheur au LARE-efi, Université Montesquieu Bordeaux IV - Publié dans la revue Management & Avenir, 2011/3, n°43, pages 103 à 121, Éditions Management. Prospective Disponible sur Cairn.info 

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