Réforme des chèques : Ce que pensent les Tunisiens

6 Min Lire

Depuis février 2025, une nouvelle réglementation encadre strictement l’usage des chèques en Tunisie. Il n’est désormais plus possible de les utiliser pour payer plus tard ou comme garantie. En quelques semaines seulement, les habitudes de paiement ont été profondément bouleversées : retour du cash, achats reportés, adoption encore timide des alternatives numériques. Cette transition, bien que progressive et inégale, marque un vrai tournant dans les pratiques économiques du quotidien.

Il faut dire qu’en Tunisie, le chèque a longtemps été un outil pratique pour acheter sans disposer immédiatement de la somme nécessaire. Meubles, électroménager, vêtements : on l’utilisait couramment pour échelonner les paiements, sans passer par un crédit bancaire. Pour de nombreux foyers, il représentait une solution accessible pour gérer leur budget au fil du mois.

Mais en réalité, ce mode d’usage allait à l’encontre de la loi. Le chèque est censé être un moyen de paiement immédiat. C’est précisément pour mettre fin à ces dérives qu’une réforme a été adoptée, entrée en vigueur le 2 février 2025. Elle vise à mieux encadrer l’usage des chèques et à encourager des moyens de paiement plus modernes et mieux sécurisés.

Un mois après l’entrée en vigueur de la réforme, les effets commencent déjà à se faire sentir. Le chèque recule. Le cash, lui, revient en force. Et pour certains Tunisiens, cette réorganisation n’est pas sans complications.

Moins de chèques, plus de cash

Avant la réforme, 72 % des chèques étaient utilisés pour différer ou garantir un paiement. Avec les nouvelles règles, cette pratique est désormais interdite. Résultat : les consommateurs cherchent des solutions de remplacement.

La plus répandue aujourd’hui reste l’argent liquide : 47 % des paiements se font désormais en espèces. C’est un moyen perçu comme simple et rapide, mais qui reste peu sécurisé, notamment pour les montants élevés.

Derrière le cash, l’usage du nouveau chèque ; c’est-à-dire conforme à la réglementation ; reste marginal (7%). Quant aux paiements automatiques (comme la domiciliation), ils sont quasiment inexistants (0,4%). Mais cette bascule ne va pas sans heurts : près de la moitié des personnes interrogées (47%) disent avoir rencontré des difficultés pour régler certaines dépenses depuis la réforme.

Un impact direct sur la consommation

Au-delà des moyens de paiement, la réforme a un effet tangible sur les comportements d’achat.
Depuis février 2025, 29 % des consommateurs déclarent avoir annulé ou reporté un achat important. Dans 78 % des cas, il s’agissait de montants supérieurs à 1 500 dinars.

Parmi les achats concernés, on retrouve majoritairement :

  • Du mobilier,
  • De l’électroménager,
  • Des soins ou des voyages.

Les ménages aux revenus moyens (entre 1 000 et 3 000 dinars par mois) sont les plus impactés : 88 % des personnes ayant renoncé à un achat appartiennent à cette tranche. Cela souligne à quel point ces foyers comptaient sur le paiement différé par chèque pour équilibrer leur budget.

Une adaptation à plusieurs vitesses

Les ménages plus aisés s’adaptent un peu mieux à la réforme, mais 43 % d’entre eux déclarent avoir, eux aussi, modifié leurs habitudes de consommation.

Cette tendance s’est traduite par une baisse immédiate de la demande, avec un effet mesurable sur les prix. D’après l’Institut national de la statistique (INS), les prix de l’habillement et du mobilier ont fortement baissé entre mars et avril 2025.

Autre indicateur révélateur : la valeur ajoutée du commerce a chuté de 0,87 % entre le dernier trimestre 2024 et le premier trimestre 2025. Un signe clair que la réforme a ralenti la consommation dans plusieurs secteurs.

 Des consommateurs en quête de solutions modernes

Ce bouleversement dans les habitudes de paiement révèle également une évolution des attentes.

Quand on interroge les Tunisiens sur les solutions qu’ils aimeraient voir se développer, les réponses sont révélatrices :

  • 58 % souhaitent pouvoir utiliser leur téléphone pour payer via une application mobile ;
  • 34 % aimeraient une carte à débit différé, qui leur permettrait de payer plus tard, mais dans un cadre légal ;
  • Seuls 2 % veulent revenir à l’ancien usage du chèque.

Autrement dit, les Tunisiens sont prêts à passer à des solutions modernes – à condition qu’elles soient simples, bien expliquées et accessibles. Sans cela, une partie de la population risque de rester exclue de ce tournant numérique.

Ce qu’il faut retenir

La réforme du chèque en Tunisie ne supprime pas ce moyen de paiement, mais en limite les usages détournés, notamment le paiement en plusieurs fois. Elle pousse ainsi les consommateurs à se tourner vers d’autres solutions ; le cash en premier lieu; tout en révélant des difficultés d’adaptation.

Ce moment de transition représente donc une opportunité de moderniser le système de paiement tunisien. Encore faut-il qu’elle soit bien accompagnée et inclusive, pour ne laisser personne de côté.

IACE  – Institut arabe des chefs d’entreprises

Note d’analyse de l’IACE

Évaluation de la nouvelle réglementation des chèques auprès des consommateurs

Partager cet article