Dans le gouvernorat de Siliana, en Tunisie, des femmes rurales ont décidé de prendre en main leur destin économique. À travers des organisations collectives, elles transforment leurs savoir-faire en véritables leviers de développement. Le présent rapport[1] de recherche, analyse leur parcours et leur autonomie. Ce rapport a été préparé dans le cadre du projet “Vers de nouvelles politiques publiques pour renforcer l’autonomie économique des femmes rurales en Tunisie”, porté par l’APEDDUB et mené conjointement avec l’INAT, l’INRAT et le Cirad en partenariat avec les CRDAs de Siliana et de Béja. Ce projet est soutenu par Savoirs éco, projet financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France qui vise à appuyer les Structures Productrices de Savoirs à vocation Économique (SPSE) en Tunisie.
Depuis l’indépendance, la Tunisie a multiplié les politiques pour améliorer la vie des femmes, notamment en matière d’éducation et de santé. Mais dans les campagnes, l’accès aux ressources agricoles reste difficile. Beaucoup de femmes n’ont pas de revenus propres : en 2021, seules 20% des femmes rurales en disposaient. Pour répondre à ces défis, l’État et les bailleurs internationaux ont encouragé la création de Groupements de Développement Agricole (GDA), des associations locales qui permettent aux femmes de travailler ensemble, de produire et de vendre collectivement. Dans le gouvernorat de Siliana, neuf GDA féminins étaient actifs en 2023.
Des initiatives locales qui changent la donne
La création des groupements de développement agricole féminins s’inscrit rarement dans une logique institutionnelle descendante. Elle prolonge le plus souvent des dynamiques informelles ancrées dans le quotidien des femmes rurales, façonnées par la solidarité, la transmission des savoir-faire et la nécessité de générer des revenus. À Zidi Kesra, par exemple, de simples rencontres autour de la préparation de confitures et de produits artisanaux, destinés au départ à un cercle restreint, ont progressivement pris une autre dimension. L’accompagnement du Bureau de la Femme Rurale a joué un rôle décisif en permettant de structurer ces pratiques dispersées et de les transformer en un projet collectif formalisé, aboutissant à la création d’un GDA.
Ailleurs, comme à Borj Massoudi, l’impulsion est venue directement des femmes elles-mêmes. À la suite de formations ciblées, elles ont pris conscience du potentiel économique de leurs savoir-faire et des opportunités offertes par l’action collective. En s’organisant, elles ont pu mieux valoriser leurs produits, accéder à de nouveaux débouchés et renforcer leur autonomie économique. Ces expériences illustrent une réalité plus large : lorsqu’elles sont reconnues, accompagnées et inscrites dans un écosystème favorable, les initiatives locales portées par les femmes rurales peuvent devenir de véritables leviers de développement territorial, d’inclusion économique et de résilience locale.

Des activités variées et collectives
Les GDA féminins de Siliana se caractérisent par la diversité de leurs activités, reflet à la fois de la richesse du terroir local et de la pluralité des compétences des femmes. Ces activités combinent élevage, apiculture, distillation de plantes aromatiques et médicinales-comme le romarin ou le thym ainsi que la préparation de produits alimentaires traditionnels tels que le couscous, la “bsissa” ou la “Mloukhia”. À ces activités s’ajoutent, la confection de tapis et de mobilier artisanal, contribuant à la préservation de savoir-faire locaux.
Au-delà de cette diversité, la véritable force de ces groupements réside dans la dimension collective de la production et de la commercialisation. Le partage des équipements, l’organisation de formations communes et la vente groupée des produits lors de foires, de marchés locaux ou via les réseaux sociaux permettent de réduire les coûts, d’améliorer la qualité et d’accroître la visibilité des produits. Cette logique collective renforce non seulement la viabilité économique des GDA, mais aussi leur capacité à s’inscrire durablement dans les circuits locaux et émergents de l’économie rurale.

Un soutien indispensable… mais pas suffisant
Depuis leur création, les GDA féminins ont bénéficié de l’appui de plusieurs acteurs publics et privés, notamment les ministères concernés, des bailleurs internationaux comme le FIDA, ainsi que diverses ONG. Le Bureau de la Femme Rurale joue un rôle central dans cet écosystème, en assurant la coordination des formations et l’accompagnement technique des projets. Ce soutien a permis la mise en place des groupements et le lancement de nombreuses activités génératrices de revenus.
Cependant, l’expérience de terrain montre que cet appui, bien que nécessaire, ne suffit pas à garantir le développement dans la durée des GDA. Le manque de locaux adaptés, l’insuffisance d’équipements modernes et l’accès limité aux financements freinent leur capacité à changer d’échelle et à accéder à des marchés plus larges. À cela s’ajoutent des contraintes juridiques, notamment l’interdiction de redistribuer directement les bénéfices aux membres, qui fragilisent la motivation interne et peuvent générer des tensions. Ces limites révèlent un décalage entre l’ambition affichée de soutien à l’économie sociale et les cadres institutionnels qui l’encadrent.
L’autonomie, un défi permanent
Le rapport met en évidence un enjeu central : celui de l’autonomie. Être autonome ne signifie pas fonctionner sans appui extérieur, mais disposer de la capacité à définir ses priorités, à structurer ses projets et à mobiliser les soutiens nécessaires de manière stratégique. Pour les présidentes de GDA, l’autonomie se traduit par l’accès à des locaux, à des ressources financières pour investir et par la possibilité de lancer de nouvelles activités sans dépendre systématiquement de financements ponctuels.
Pour les membres, elle signifie la diversification des activités, l’amélioration des revenus et l’intégration de nouvelles compétences, notamment celles des jeunes diplômés. Certains groupements, comme celui de Zidi Kesra, illustrent un niveau d’autonomie plus avancé, en parvenant à organiser des ventes à l’international, jusqu’en Italie. Mais ces exemples restent encore isolés : de nombreux GDA demeurent fragiles et fortement dépendants du soutien extérieur.

Des actrices du changement local
Les GDA féminins de Siliana démontrent que l’économie sociale et solidaire peut constituer un puissant levier de transformation pour les femmes rurales. Malgré des contraintes persistantes (manque de moyens, équipements insuffisants, cadre juridique peu adapté) ces groupements ont réussi à créer des espaces durables de solidarité, de production et d’apprentissage collectif. Le rapport souligne que le renforcement de leur autonomie passe moins par un soutien ponctuel que par un investissement à long terme dans les compétences, la gouvernance interne et la construction d’une vision stratégique. À ce titre, ces organisations ne peuvent plus être considérées uniquement comme des bénéficiaires de politiques publiques, mais comme de véritables actrices de leur propre développement et du développement territorial.
[1] Le rapport de recherche est une traduction et adaptation en français (septembre 2025), d’un article publié en anglais dans la revue scientifique Cahiers Agricultures, dont les auteurs sont Anissa Hanafi, Houda Mazhoud, Fraj Chemak, Nicolas Faysse et Fatma Kharroubi.
INAT – Institut National Agronomique de TunisINRAT- Institut National de la Recherche Agronomique de TunisieCIRAD-Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développementCRDA-Siliana-Commissariat Régional de Développement Agricole de SilianaAPEDDUB – Association pour la Protection de l’Environnement et du Développement Durable de Bizerte
Consulter le rapport de recherche
“Fonctionnement et autonomie des Organisations Féminines de Développement du Gouvernorat de Siliana, élaboré par Anissa Hanafi (INAT); Houda Mazhoud (INRAT); Fraj Chemak (INRAT); Nicolas Faysse (INAT, Cirad France); Fatma Kharroubi (CRDA Siliana).