La concurrence : Un levier stratégique pour combattre l’extrême pauvreté, mais pas partout !

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Le monde est confronté à une stagnation alarmante dans la lutte contre la pauvreté extrême. Malgré les efforts, environ 700 millions de personnes vivent toujours en situation de pauvreté extrême (moins de 2,15 dollars par jour) d’après la Banque Mondiale (2024), et l’Objectif de Développement Durable de mettre fin à ce fléau d’ici 2030 semble hors d’atteinte1[1].

La réduction de la pauvreté mondiale a atteint une quasi-stagnation, une décennie perdue étant à craindre, surtout dans les pays en développement En effet, 60 % des personnes extrêmement pauvres vivent en Afrique subsaharienne[2].

Face à ce constat, il est impératif d’explorer des solutions au-delà des politiques directes traditionnelles (transferts, subventions). Un levier souvent sous-estimé est la concurrence économique. Ce levier devrait toutefois être utilisé avec précaution. Notre travail de recherche (Ghazzai et al., 2023) montre que l’effet de la concurrence sur la pauvreté n’est pas uniforme. Il dépend crucialement d’une variable structurelle clé dans les pays en développement : la concentration de la propriété.

Le Paradoxe de la Concurrence : Tout Dépend de la Propriété 

L’idée qu’une concurrence accrue est bénéfique est largement admise : elle fait baisser les prix, augmente les choix pour les consommateurs (particulièrement les plus pauvres), et peut stimuler l’innovation et la création d’emplois. Cependant, la concurrence a aussi un effet secondaire : elle érode les marges et les profits des entreprises.

L’impact net sur la pauvreté dépend de qui détient le capital dans le pays. Il est crucial de distinguer deux structures économiques :

  1. Structure de Propriété Concentrée

Dans une économie à propriété concentré, les moyens de production sont détenus par un petit nombre d’acteurs (familles riches ou conglomérats).

Quand la concurrence s’intensifie, la baisse des profits pénalise principalement cette minorité de détenteurs de capital. L’effet bénéfique de la concurrence (baisse des prix, création d’emplois et de salaires) se diffuse à l’ensemble de la population, y compris les plus pauvres. Plus de concurrence contribue donc à réduire la pauvreté.

  1. Structure de Propriété Dispersée

Dans une économie à propriété dispersée, les entreprises sont possédées par un grand nombre d’agents (petits actionnaires, entrepreneurs individuels, ou un vaste réseau de PME).

Quand la concurrence devient trop féroce, l’érosion des marges touche une proportion significative de la population. Les nombreuses petites entreprises (qui sont souvent les employeurs des plus pauvres) sont moins résilientes, ce qui peut entraîner des faillites, des pertes d’emplois et une diminution globale des revenus. Plus de concurrence risque ainsi d’aggraver la pauvreté si elle n’est pas accompagnée de mesures de protection sociale.

En clair, intensifier la concurrence est une stratégie anti-pauvreté efficace seulement lorsque la propriété des moyens de production est concentrée.

Orientations Stratégiques et Recommandations

L’impact de la concurrence étant conditionnel, les politiques publiques doivent s’adapter à la structure économique de chaque pays. Nous distinguons deux ensembles de recommandations :

  • Pour les Pays à Structure de Propriété Concentrée

Pour ces pays (comme l’Égypte, la Tunisie ou le Kenya), il est vital d’encourager la concurrence pour atténuer la pauvreté.

  • Faciliter l’Accès des Nouveaux Entrepreneurs aux Marchés : Simplifier l’administration, faciliter l’accès au financement, et créer des incubateurs pour les jeunes entrepreneurs afin de réduire les coûts et de briser la concentration sectorielle.
  • Prévenir et Combattre les Pratiques Anticoncurrentielles : Renforcer les cadres légaux pour sanctionner sévèrement les cartels et l’abus de position dominante. Un environnement concurrentiel équitable est essentiel pour protéger les pauvres des hausses de prix.
  • Promouvoir une Culture Entrepreneuriale Plus Inclusive : Intégrer l’esprit d’initiative dès l’école primaire et valoriser les réussites locales pour renforcer l’entrepreneuriat à tous les niveaux de la société.
  • Pour les Pays à Structure de Propriété Dispersée

Pour ces pays (comme le Chili, la Jordanie ou la Thaïlande), l’augmentation de la concurrence doit impérativement être accompagnée de mesures ciblées pour éviter d’aggraver la pauvreté.

  • Renforcer les Canaux Directs de Réduction de la Pauvreté : Mettre en place des mesures d’accompagnement solides telles que des subventions ciblées (éducation de base, santé, nutrition) et des transferts sociaux ciblés pour compenser les effets distributifs négatifs.
  • Protéger les Groupes Vulnérables contre la Sortie du Marché : Soutenir activement les petites entreprises et les PME vulnérables (accès au crédit, formation technique) pour éviter les faillites et l’aggravation de la pauvreté.
  • Considérer des Mécanismes Alternatifs de Croissance et de Redistribution : Adopter des mesures de fiscalité redistributive, ajuster les politiques de salaire minimum et renforcer la protection sociale pour pallier la transmission limitée des bénéfices de la concurrence vers les populations les plus démunies.

En conclusion, la concurrence n’est pas une solution universelle, mais un outil puissant et ciblé. Pour les décideurs politiques dans les pays en développement, l’efficacité des politiques de concurrence est subordonnée à la compréhension de la structure de propriété de leur propre économie. Ne pas tenir compte de cette hétérogénéité, c’est risquer d’aggraver la situation des plus démunis et de retarder davantage l’objectif d’éradiquer l’extrême pauvreté.

[1] Ghazzai, H., Hemissi, W., Lahmandi‐Ayed, R., & Kefi, S. M. (2023). More competition to alleviate poverty? A general equilibrium model and an empirical study. Journal of Public Economic Theory, 25(5), 985-1011.

[2] World Bank. 2024. Poverty, Prosperity, and Planet Report 2024: Pathways Out of the Polycrisis. © World Bank http://hdl.handle.net/10986/42211  License: CC BY 3.0 IGO.

Hend Ghazzai, Pr. de méthodes quantitatives à la Mediterranean School of Business (MSB), L.R. MASE (LR21ES21) et EPI Lab.
Wided Hemissi, Maître de conférences en économie à la MSB et EPI Lab 
Sana Mami Kefi, Maître de conférences en économie à la MSB et EPI Lab.

Consulter le Policy Brief de la Fondation SMU

La concurrence pour lutter contre la pauvreté extrême ?"

 

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