La Tunisie a connu depuis trente ans une amélioration mesurable de la répartition des revenus. Pourtant, le sentiment d’injustice sociale demeure fort, alimenté par de profondes fractures régionales et sociales. Derrière ce “puzzle des inégalités tunisiennes”, se cache une réalité plus complexe : celle d’un pays où la stabilité statistique ne rime pas toujours avec équité vécue.
Depuis la révolution de 2011, la question des inégalités est au cœur du débat public en Tunisie. Elle ne se résume pas à une affaire de chiffres : elle touche à la cohésion sociale, à la dignité et à la confiance envers les institutions. L’article publié par l’Agence Française de Développement (AFD) dans sa série des Papiers de recherche (n°144, août 2020) analyse en profondeur les inégalités monétaires et non monétaires dans le pays. Ses auteurs, Mongi Boughzala, Abdel-Rahmen El Lahga, Ines Bouassida et Mondher Ferjani, explorent leurs origines, leurs dynamiques et les moyens d’y remédier. Leur conclusion interpelle : les inégalités de revenus ont baissé depuis les années 1980, mais les disparités entre territoires et les inégalités de chances demeurent fortes.
Des inégalités qui diminuent… mais un sentiment d’injustice persistant
Les données de l’Institut national de la statistique montrent une tendance claire : l’indice de Gini, qui mesure les écarts de revenus, est passé de 43% en 1985 à 33% en 2015.
Autrement dit, la Tunisie se situe parmi les pays les moins inégalitaires du monde arabe et même sous la moyenne de certains pays développés. Mais comment expliquer alors que les Tunisiens aient le sentiment inverse ? Les chercheurs évoquent un “puzzle des inégalités” : les statistiques montrent une amélioration, mais la perception populaire est celle d’une société bloquée, où les efforts individuels ne suffisent pas à progresser. Le papier de recherche rappelle que les inégalités ne se résument pas aux revenus : elles touchent aussi l’éducation, l’emploi, la santé et l’accès aux services publics. Et c’est là que le paradoxe se dévoile : la Tunisie a amélioré la moyenne, mais sans gommer les écarts entre milieux et régions.

Le poids du territoire et des origines sociales
Les chiffres sont sans appel : un habitant du district de Tunis dépense en moyenne deux fois plus qu’un habitant du centre-ouest. Les régions côtières, mieux connectées et plus industrialisées, concentrent la majorité des emplois formels et des services publics, tandis que les régions de l’ouest restent à la traîne.
Cette fracture territoriale reflète une inégalité d’opportunités : les enfants, les jeunes et les femmes issus des zones rurales ou défavorisées accèdent plus difficilement à une éducation de qualité et à un emploi stable.
Les auteurs rappellent aussi que les inégalités “injustes” ; celles liées aux dotations de départ, comme la famille, le milieu social ou la région de naissance ; sont les plus destructrices.
Elles alimentent un cercle vicieux où la pauvreté se transmet d’une génération à l’autre.
À titre d’exemple, 40% des enfants de parents peu scolarisés ne dépassent pas le secondaire, tandis que deux tiers des enfants de diplômés accèdent à l’université.
Pour un développement plus équitable : des politiques à repenser
Si les inégalités de revenus ont reculé, c’est en partie grâce à la croissance économique soutenue entre 1990 et 2008 (près de 5% par an), à la baisse de la fécondité et à la montée du niveau d’éducation.
Mais la révolution de 2011 a rappelé que la croissance, seule, ne suffit pas à garantir la justice sociale.
L’étude de l’AFD appelle donc à repenser les politiques publiques autour de trois axes :
- Une croissance plus inclusive, créant des emplois de qualité pour les jeunes, y compris dans les régions intérieures.
- Un système fiscal plus redistributif, capable de corriger les inégalités de patrimoine et de soutenir les ménages modestes.
- Des investissements équitables dans les services publics essentiels (santé, éducation, transport (pour garantir à tous les Tunisiens les mêmes chances de réussite, quel que soit leur lieu de naissance.
Car au fond, c’est bien de cohésion sociale qu’il s’agit : sans sentiment de justice, aucune société ne peut se projeter sereinement dans l’avenir.

Les inégalités tunisiennes dessinent un paradoxe : elles diminuent sur le papier, mais persistent dans la vie quotidienne. Elles rappellent que les progrès statistiques ne remplacent pas le vécu, et que la justice sociale reste un chantier permanent.
ECOTOUS
Consultez le papier de recherche
"Les inégalités en Tunisie », Papier de recherche n°144, Agence Française de Développement (AFD), août 2020”, réalisé par Mongi Boughzala Université de Tunis El Manar, Abdel-Rahmen El Lahga, Ines Bouassida, et Mondher Ferjani- Faculté de Sciences Economiques et de Gestion de Tunis, Université de Tunis.