Fiscalité – Tunisie : Un État porté par une poignée d’entreprises

IACE
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On croit souvent que la Tunisie s’appuie sur un tissu économique large et bien réparti. La réalité est tout autre. Une note de l’IACE, élaborée sur la base du Rapport National sur l’Entreprise en Tunisie 2025, le démontre chiffres à l’appui : le budget de l’État repose en grande partie sur un noyau très restreint d’entreprises privées, et ce noyau se rétrécit d’année en année.

Le chiffre de 824.000 unités économiques recensées en Tunisie circule beaucoup. Il donne l’impression d’une économie dense, dynamique, bien structurée. Mais derrière ce nombre se cache une réalité bien plus fragile. La grande majorité de ces “entreprises” n’emploient personne, n’ont pas d’activité régulière, et ne versent aucun impôt. La Note, publié par l’IACE, met en lumière ce que peu de gens savent vraiment : c’est une toute petite fraction du secteur privé qui finance, concrètement et massivement, le budget de l’État tunisien. Et cette fraction se fragilise.

Un chiffre trompeur, une réalité bien plus étroite

Sur les 824000 unités recensées, près de 88% n’ont aucun salarié. Ce sont principalement des travailleurs indépendants, des artisans, des petits commerçants qui exercent seuls, des gens qui travaillent, certes, mais qui ne constituent pas des entreprises au sens économique du terme. En filtrant davantage, on arrive à environ 170000 unités réellement actives dans le système fiscal. Et parmi celles-là, seules 103756 ont effectivement déposé une déclaration fiscale en 2024, en recul de 8,3% par rapport à l’année précédente.

Moins de 104.000 entreprises sur 824.000 affichées contribuent donc réellement au budget de l’État. C’est sur ces épaules-là ; et pas sur 800.000 ; que repose une part décisive des finances publiques tunisiennes. Ce seul constat devrait suffire à remettre en question bien des discours officiels.

Le secteur privé : premier payeur, premier oublié

Voilà sans doute la révélation la plus frappante de la Note. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas l’État qui finance l’État, c’est le secteur privé formel.

Les entreprises privées assurent en moyenne 53% des recettes fiscales totales du pays, à travers trois canaux : l’impôt sur les bénéfices des sociétés (13,24%), la TVA collectée et reversée (environ 28%), et les impôts sur les salaires de leurs employés prélevés à la source (près de 11%). En résumé : plus d’un dinar fiscal sur deux provient directement ou indirectement d’une entreprise privée.

Ces mêmes entreprises structurées représentent par ailleurs 43% de l’emploi formel, près de 59% de la valeur ajoutée nationale et près de 80% de l’investissement total. Elles sont, en d’autres termes, le moteur réel de l’économie tunisienne, un moteur qui tourne, mais qui chauffe.

Car pendant ce temps, du côté des entreprises publiques, le bilan est très différent. Elles reçoivent de l’État bien plus qu’elles ne lui reversent, creusant un déficit moyen annuel de plus de 2,3 milliards de dinars, soit environ 22% du déficit budgétaire total. Le secteur privé finance donc, en partie, les pertes du secteur public. Un déséquilibre qui ne peut pas durer indéfiniment.

 Un cercle fragile qui menace de se refermer

Ce tableau préoccupant cache un mécanisme encore plus inquiétant. Moins d’entreprises déclarent leurs impôts, mais celles qui restent paient davantage. La charge fiscale se concentre sur un noyau de plus en plus étroit, tandis que les autres demeurent dans l’ombre de l’économie informelle.

Ce mécanisme alimente un cercle vicieux : plus les entreprises formelles sont taxées, moins la formalisation est attractive pour les autres. Le secteur informel se maintient, la base fiscale se réduit, et ceux qui jouent le jeu finissent par payer pour tout le monde. À terme, c’est la soutenabilité même du système fiscal qui est en jeu.

Face à ce constat, la note de l’IACE plaide pour trois priorités. D’abord, élargir la base fiscale en encourageant les micro-activités à rejoindre le secteur formel, non par la contrainte, mais en rendant la formalisation simple et avantageuse. Ensuite, soutenir la montée en gamme des PME, ces entreprises de taille moyenne qui sont le vrai poumon de l’emploi et de la richesse nationale. Enfin, réduire la charge financière que les entreprises publiques font peser sur le budget de l’État, pour rééquilibrer une équation aujourd’hui trop asymétrique.

Le message central de la Note est direct : ce n’est pas au secteur privé de contribuer encore plus. C’est à l’État de mieux reconnaître son rôle, de corriger les statistiques qui faussent le diagnostic, et de créer les conditions d’une fiscalité plus juste et plus solide. Une réforme bâtie sur des chiffres inexacts est une réforme construite sur du sable.

IACE -Institut arabe des chefs d’entreprises

Consulter la note

“Le secteur privé, pilier discret mais décisif du financement de l'État tunisien”, publié par l'Institut Arabe des Chefs d'Entreprises (IACE), 2025.

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