Emploi en Tunisie : Ce qui cloche entre l’école et l’entreprise

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Ils ont fait des études, parfois longues. Pourtant, des milliers de jeunes Tunisiens restent sur le carreau, tandis que des entreprises peinent à recruter. Le rapport “Études économiques de l’OCDE : Tunisie 2022” décortique ce paradoxe et esquisse des pistes pour en sortir.

Vous avez dans votre entourage un cousin, une sœur, un ami qui a terminé ses études supérieures et qui enchaîne les candidatures sans succès ? Vous n’êtes pas seul. En Tunisie, le chômage des jeunes diplômés atteint des sommets. Près de 18% de la population active est sans emploi, et chez les moins de 25 ans, le taux dépasse les 40%. Le paradoxe ? Dans le même temps, des entreprises de l’automobile, du numérique ou du tourisme crient leur désespoir : elles ne trouvent pas les profils qualifiés dont elles ont besoin. Comment en est-on arrivé là ? Pour comprendre ce grand écart, tournons-nous vers l’étude de l’OCDE. Elle pose un diagnostic sans complaisance sur notre marché du travail. Verdict ? Les dysfonctionnements sont nombreux. Le rapport en identifie trois, aussi frappants que révélateurs.

Quand l’école et l’entreprise ne parlent pas la même langue

Premier constat : notre système éducatif, malgré des efforts indéniables, produit des diplômés… mais pas toujours les compétences dont l’économie a vraiment besoin. Depuis les années 1990, l’accès à l’université s’est massivement ouvert. C’est une bonne nouvelle. Mais dans le même temps, les emplois créés l’ont été surtout dans des secteurs peu productifs (agriculture, BTP, petit commerce) qui n’ont pas besoin de diplômés.

Résultat ? On forme beaucoup de jeunes en sciences humaines, droit ou économie, mais les débouchés sont rares. Pendant ce temps, les secteurs porteurs comme les technologies ou l’industrie mécanique cherchent désespérément des ingénieurs, des techniciens qualifiés ou des commerciaux maîtrisant les langues étrangères. C’est un dialogue de sourds.

Le problème commence bien avant l’université. Dès l’école de base, des signes de faiblesse apparaissent. Beaucoup d’enfants terminent le primaire sans maîtriser correctement la lecture ou le calcul. Et le passage brutal de l’enseignement en arabe à un enseignement en français au secondaire ? C’est un véritable mur pour les élèves issus de milieux défavorisés, qui n’ont pas eu la chance de pratiquer la langue à la maison.

CDI vs CDD : le grand écart qui décourage tout le monde

Autre frein de taille : notre marché du travail est à deux vitesses.

D’un côté, les CDI sont des forteresses. Une fois que vous y êtes entré, vous êtes protégé comme jamais. Licencier quelqu’un pour motif économique est quasi impossible. Résultat : les employeurs réfléchissent à deux fois avant d’embaucher en contrat stable.

De l’autre côté, les contrats temporaires (CDD) sont des emplois précaires, sans filet de sécurité, que les entreprises peuvent rompre du jour au lendemain. Ils peuvent être renouvelés jusqu’à quatre ans. Dans ces conditions, quel intérêt pour une entreprise d’investir dans la formation d’un jeune qui risque de partir dans quelques mois ? Et quel intérêt pour le jeune de s’investir dans un boulot sans avenir ? Cette instabilité chronique empoisonne la productivité.

Le mirage du secteur public

Il faut aussi aborder le sujet qui fâche : la fonction publique et les entreprises publiques. Avec des salaires plus élevés, une sécurité de l’emploi absolue et des avantages sociaux confortables, elles représentent l’horizon indépassable pour des milliers de diplômés.

Beaucoup préfèrent s’inscrire au chômage et attendre des années une hypothétique place dans le public plutôt que d’accepter un emploi moins rémunéré ou plus précaire dans le privé. Cet attentisme, bien réel, freine considérablement le développement d’une culture d’entreprise et la prise de risque.

Alors, on fait quoi ?

L’OCDE ne se contente pas de pointer les problèmes. Elle propose des pistes concrètes, trois exactement, pour sortir de l’ornière.

Première piste : réformer l’éducation en profondeur. Miser sur la qualité dès le plus jeune âge, renforcer l’apprentissage des langues, repenser l’enseignement professionnel pour le rendre attractif et connecté aux besoins des entreprises locales.

Deuxième piste : rééquilibrer le marché du travail. Protéger un peu moins les CDI (en autorisant les licenciements économiques dans un cadre clair) et protéger un peu plus les contrats temporaires, avec des indemnités et un vrai accès à la sécurité sociale. L’objectif ? Réduire le fossé qui crée de l’instabilité.

Troisième piste : rendre le secteur privé plus attractif. Alléger les charges sur les bas salaires pour encourager l’emploi formel. Ouvrir les concours de la fonction publique à tous, y compris à ceux qui ont déjà une expérience dans le privé. Et baser les recrutements uniquement sur les compétences.

Le chantier est immense. Mais il est vital. Car c’est de la capacité à offrir un avenir à sa jeunesse que dépend l’avenir de tout le pays.

ECOTOUS

Consultez l’étude

"Études économiques de l'OCDE : Tunisie 2022, publié par l'OCDE en avril 2022. Disponible gratuitement sur oecd.org

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