Peut-on accueillir plus d’étudiants à l’université sans baisser la qualité de l’enseignement ? Avec des budgets sous tension, de nombreux pays doivent jongler entre massification de l’enseignement supérieur et maintien de standards académiques élevés. L’analyse menée dans 16 pays permet d’éclairer ce dilemme, en comparant leur efficacité et leur capacité à préserver la qualité.
Depuis deux décennies, l’enseignement supérieur s’est profondément transformé. De plus en plus de jeunes accèdent à l’université, portés par l’espoir d’un emploi qualifié et d’une meilleure situation économique. Cette démocratisation répond aussi aux besoins du marché du travail, qui exige des compétences de plus en plus poussées.
Mais cette ouverture massive pose une question difficile : comment garantir la qualité de l’enseignement quand les ressources disponibles ne suivent pas ?
Dans beaucoup de pays, l’augmentation du nombre d’étudiants ne s’est pas accompagnée d’une hausse équivalente des budgets. Résultat : les universités doivent faire plus avec moins. D’où un risque bien réel : que la qualité de la formation s’érode, faute de moyens ou de capacité d’encadrement suffisants.
Pour mieux comprendre ce phénomène, l’étude a comparé 16 pays sur la période 2001-2007, dont la Tunisie et le Maroc. L’objectif : mesurer à la fois l’efficacité des systèmes (leur capacité à bien utiliser les ressources disponibles) et la qualité de l’enseignement délivré. La méthode utilisée ; le “Data Envelopment Analysis (DEA)”; permet d’évaluer les performances sans imposer un modèle unique à tous les pays.

Former plus, mais à quel prix ?
Tout commence par une question simple : quelle est l’efficacité des systèmes d’enseignement supérieur ? Autrement dit, comment les pays utilisent leurs ressources publiques pour former des étudiants et produire de la recherche.
Pour y répondre, trois indicateurs ont été croisés :
- Les dépenses publiques par étudiant,
- Le nombre de diplômés formés,
- Et le volume de publications scientifiques produites.
Les résultats révèlent de grandes disparités. Des pays comme le Japon, le Royaume-Uni ou l’Espagne affichent une efficacité maximale : ils utilisent bien leurs moyens et obtiennent de bons résultats. D’autres, comme le Maroc ou la Tunisie, progressent peu à peu, mais partent de plus loin.
En Tunisie, par exemple, l’efficacité est passée de 25% à près de 36% entre 2001 et 2007. Une progression encourageante, mais encore en dessous des performances d’autres pays du panel.
Des écarts révélateurs entre pays
L’efficacité ne fait pas tout. Encore faut-il que la qualité de la formation soit au rendez-vous. Pour mieux la cerner, un indicateur composite a été élaboré à partir de quatre critères :
- La durée moyenne des études supérieures,
- Le taux de diplômés parmi les inscrits,
- Le taux d’encadrement (nombre d’enseignants par étudiant),
- Et l’attractivité internationale (part d’étudiants étrangers).
Certains pays se distinguent clairement : la Finlande, le Royaume-Uni, le Japon et la Suède atteignent des scores proches ou égaux à 1, le maximum possible. À l’inverse, le Maroc et la Tunisie affichent les niveaux les plus faibles du groupe étudié.
Comment expliquer ces écarts ? Plusieurs facteurs entrent en jeu :
- Le manque d’encadrement : en Tunisie et au Maroc, on compte en moyenne 5 enseignants pour 100 étudiants, contre 10 à 11 dans les pays les mieux classés.
- Une faible attractivité internationale : moins de 1% des étudiants viennent de l’étranger, contre plus de 10% au Royaume-Uni.
- Des taux de diplomation encore faibles : en 2007, seuls 18% des étudiants tunisiens obtenaient leur diplôme, contre plus de 30% en Irlande.

Un dilemme entre qualité et efficacité ?
L’analyse menée sur une période de sept ans met en évidence un point essentiel : améliorer à la fois l’efficacité et la qualité n’est pas évident. Tous les pays ne réussissent pas à avancer sur les deux fronts en même temps.
Trois profils se dessinent :
- Les équilibristes (Finlande, Suède, Royaume-Uni, Japon) : ils parviennent à combiner performance économique et qualité académique.
- Ceux qui misent sur la qualité, au prix de l’efficacité (Slovaquie, Hongrie) : les résultats sont bons, mais les coûts restent élevés.
- Ceux qui gagnent en efficacité mais restent à la traîne sur la qualité (Tunisie, Maroc, Italie, Grèce).
Ce constat souligne une tension réelle : développer massivement l’enseignement supérieur peut nuire à sa qualité, surtout si l’accès est élargi sans sélection ni accompagnement renforcé. La question de la gouvernance devient alors centrale.

Ce que l’on peut en conclure
L’étude montre que la démocratisation de l’enseignement supérieur, si elle n’est pas accompagnée d’une politique de qualité, peut fragiliser l’université. Ouvrir l’accès est une avancée importante, mais cela exige :
- Des politiques d’admission réfléchies (tests, quotas, critères de mérite…),
- Un encadrement renforcé (plus de professeurs par étudiant),
- Et des investissements ciblés dans les filières qui forment réellement à l’emploi ou à la recherche.
Autrement dit, pour que l’université forme plus, elle doit aussi former mieux. Ce n’est pas impossible, mais cela suppose des choix clairs de politique publique, basés sur des données fiables.
Ce que cela dit des politiques publiques
Les données sont claires : la démocratisation de l’enseignement supérieur, si elle n’est pas accompagnée d’une stratégie de qualité, peut fragiliser l’université. Ouvrir l’accès est une avancée importante, mais cela demande aussi :
- Des politiques d’admission réfléchies (tests, quotas, critères de mérite…),
- Un encadrement pédagogique renforcé,
- Et des investissements ciblés dans les filières qui mènent réellement à l’emploi ou à la recherche.
Autrement dit, former plus, oui, mais à condition de former mieux. C’est possible, mais cela suppose des choix politiques clairs, appuyés sur des données fiables et un vrai projet d’avenir pour l’enseignement supérieur.
Nadia Zrelli Ben Hamida – Pr. à l’Ecole supérieure des Sciences Economiques et Commerciales de Tunis.
Consulter l’étude
“Efficiency and Quality in Higher Education-A Dynamic Analysis”- Research in Applied Economics- ISSN 1948-5433
2013, Vol. 5, No. 4.