Pourquoi le lieu où l’on naît en Tunisie continue-t-il de peser lourdement sur les chances d’accès à l’emploi, aux services publics et à la qualité de vie ? Derrière cette question se dessine une réalité persistante : une Tunisie à deux vitesses. Un “Policy Brief”, élaboré dans le cadre du cycle de formation du projet “Ecotous”, décrypte les disparités régionales et esquisse les leviers d’un développement plus équilibré.
La question des inégalités territoriales est au cœur du débat économique et social en Tunisie. Depuis plusieurs décennies, le pays est marqué par un contraste profond entre des régions littorales dynamiques et des régions intérieures confrontées à la marginalisation économique, au chômage et à un accès limité aux services publics.
Cette fracture territoriale n’est pas seulement une question de chiffres ou de cartes. Elle influence directement le quotidien des citoyens, nourrit un sentiment d’injustice et fragilise la cohésion sociale. Le document « Les disparités régionales : une Tunisie à deux vitesses”- élaboré dans le cadre du cycle de formation du projet “Ecotous” avec la participation de Khaled Ben Abdallah, Ikram Barbouch, Hédi Attia, Hajer El Ouardani et Zeineb Bousnina- propose un diagnostic clair de cette situation et appelle à un changement de cap dans les politiques de développement territorial.

Un pays, deux dynamiques
Les indicateurs de développement confirment l’ampleur de la fracture territoriale. L’Indice de Développement Régional (IDR) montre une dégradation globale entre 2015 et 2024, signe que les politiques actuelles peinent à corriger les déséquilibres.
Le contraste est net. Le Grand Tunis et le Sahel affichent les niveaux de développement les plus élevés, tandis que le Nord-Ouest et le Centre-Ouest restent en retrait. Des gouvernorats comme Kasserine, Kairouan, Jendouba ou Sidi Bouzid figurent parmi les plus défavorisés.
Cette asymétrie se reflète dans la création de richesse. Près de 80% du PIB national est produit dans les régions de l’Est. À l’opposé, les régions de l’Ouest ne pèsent qu’une part limitée de l’économie nationale. Le PIB par habitant du Grand Tunis dépasse ainsi de loin celui du Centre-Ouest, révélant une concentration durable des activités productives sur le littoral.
Des écarts qui façonnent la vie quotidienne
Derrière les agrégats économiques se cachent des réalités sociales très concrètes. Le chômage frappe plus durement les régions intérieures, où il dépasse largement la moyenne nationale, alors qu’il reste nettement plus bas sur le littoral. Ces écarts réduisent les perspectives d’emploi local et accentuent les déséquilibres entre territoires.
La pauvreté est elle aussi fortement territorialisée. En 2021, le taux de pauvreté atteignait environ 35% dans le Centre-Ouest, contre 5% dans le Grand Tunis. Les niveaux de consommation suivent la même tendance, traduisant des écarts importants de pouvoir d’achat et de conditions de vie.
L’accès aux services publics complète ce tableau. Dans plusieurs gouvernorats intérieurs, l’offre de soins reste insuffisante par rapport à la population. La fracture numérique est tout aussi marquée : l’accès à l’internet fixe demeure très inégal selon les régions, limitant les opportunités économiques et éducatives.

Rééquilibrer le territoire : les leviers possibles
Face à ces déséquilibres persistants, le Policy Brief souligne la nécessité d’un changement d’approche. Réduire les disparités régionales suppose de dépasser les politiques ponctuelles pour adopter une vision territoriale intégrée.
La décentralisation apparaît comme un levier essentiel. Renforcer la gouvernance locale, en dotant les régions de compétences et de moyens réels, permettrait de mieux valoriser les ressources locales et d’adapter les politiques aux réalités du terrain.
Les investissements publics ciblés constituent un autre pilier. Orienter davantage de ressources vers les infrastructures, la santé et l’éducation dans les régions défavorisées peut créer un effet d’entraînement et encourager l’investissement privé.
Le développement des infrastructures de transport et de la connectivité numérique est également déterminant. Désenclaver les territoires, faciliter l’accès aux marchés et réduire la fracture numérique sont autant de conditions pour stimuler l’activité économique locale.
Enfin, une politique industrielle adaptée aux régions intérieures, combinée au renforcement de la formation professionnelle, peut favoriser la création d’emplois durables dans des secteurs porteurs et renforcer l’attractivité des territoires.

Les disparités régionales mettent en lumière les limites du modèle de développement tunisien. En concentrant les opportunités sur le littoral, ce modèle a laissé de larges territoires en retrait. Le Policy Brief élaboré dans le cadre du cycle de formation du projet Ecotous rappelle qu’un autre chemin est possible : celui d’un développement plus équilibré, fondé sur la gouvernance locale, l’investissement ciblé et l’inclusion territoriale.
ECOTOUS
Consulter Le Policy Brief
“Les disparités régionales : une Tunisie à deux vitesses”, élaboré dans le cadre d’un cycle de formation du projet Ecotous, par Khaled Ben Abdallah, Ikram Barbouch, Hédi Attia, Hajer El Ouardani et Zeineb Bousnina. - Novembre 2025.