Comprendre le déficit public et ses dérives

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Le déficit budgétaire fait partie du paysage économique tunisien depuis des décennies. Mais tous les déficits ne se valent pas. En analysant près de cinquante ans de données, la recherche a montré que ce ne sont pas tant les déficits eux-mêmes qui posent problème, que certaines périodes où ils deviennent incontrôlables. Des moments précis, souvent liés à des crises majeures, où l’équilibre budgétaire bascule et laisse des traces durables sur l’économie.

Chaque année, l’État tunisien dépense davantage qu’il ne perçoit de recettes. Ce déséquilibre, appelé déficit budgétaire, est devenu un indicateur clé de la santé économique du pays. Pourtant, dans le débat public, il est souvent réduit à un simple pourcentage du PIB, sans que l’on s’interroge réellement sur ce qu’il révèle dans le temps.

Or, un déficit n’est pas en soi un signal d’alerte. Dans certaines situations, il peut même soutenir l’activité économique. Le risque apparaît lorsque ces déficits se creusent brusquement, se répètent et finissent par échapper au contrôle. C’est précisément ce que met en évidence l’analyse de l’évolution du déficit tunisien entre 1970 et 2019 : derrière une trajectoire globale en apparence maîtrisée se dessinent des phases de dérapage aux conséquences durables.

Comprendre ces moments critiques permet alors de mieux saisir pourquoi, malgré des tentatives répétées de redressement, les finances publiques tunisiennes demeurent structurellement fragiles.

Un déficit en apparence stable, mais traversé de secousses

Sur le long terme, le déficit budgétaire tunisien semble relativement contenu jusqu’aux années 1990. Cette lecture globale donne l’impression d’une certaine stabilité. Pourtant, cette apparence masque des fluctuations importantes, qui s’intensifient à partir des années 2000.

Après la Révolution de 2011, les déséquilibres deviennent plus visibles. La croissance ralentit, les dépenses publiques augmentent ; notamment les salaires ; tandis que les recettes fiscales peinent à suivre. Résultat : le déficit dépasse régulièrement des seuils élevés et la dette publique progresse rapidement, passant d’environ 43% du PIB en 2011 à près de 68% en 2019.

Mais regarder ces chiffres sur une longue période ne suffit pas. Certains épisodes concentrent des déséquilibres bien plus graves que la moyenne. Ce sont ces moments précis qui fragilisent durablement l’économie.

Détecter les moments où le déficit devient dangereux

Pour identifier ces phases critiques, l’étude s’appuie sur des outils statistiques capables de repérer les périodes où le déficit s’emballe, avant de retomber partiellement. Ces méthodes, connues sous les noms de SADF et GSADF, permettent de dépasser l’analyse classique qui se limite à dire si un déficit est « soutenable » ou non sur l’ensemble de la période.

Concrètement, ces tests fonctionnent comme un détecteur de surchauffe. Ils identifient les moments où le déficit évolue trop rapidement pour être absorbé durablement par l’économie, puis indiquent quand cette dynamique se corrige. Cette approche est essentielle, car un déficit peut sembler maîtrisé sur le long terme tout en ayant connu, à plusieurs reprises, des phases explosives nécessitant des ajustements sévères.

Quand les crises laissent leur empreinte dans les comptes publics

L’analyse met en évidence cinq grandes périodes où le déficit tunisien devient particulièrement instable. Ces épisodes coïncident avec des événements majeurs de l’histoire économique et sociale du pays.

Dans la seconde moitié des années 1970, les tensions économiques culminent avec le Jeudi noir de 1978. Au début des années 1980, les émeutes du pain traduisent une fragilité sociale qui se reflète dans les finances publiques. En 2007, la crise financière internationale provoque un nouveau choc. Après 2011, les conséquences économiques de la Révolution pèsent lourdement sur le budget de l’État. Enfin, entre 2016 et 2017, l’instabilité politique et le manque de dynamisme économique entraînent un nouvel épisode de dérapage.

À chaque fois, le déficit ne se contente pas d’augmenter : il devient difficile à contrôler, avant d’être ramené sur une trajectoire plus soutenable grâce à des politiques souvent restrictives. Ces ajustements, nécessaires à court terme, ont cependant un coût économique et social.

Ce que cette lecture change pour les politiques publiques

L’un des principaux enseignements de cette analyse est clair : se contenter de moyennes de long terme peut conduire à sous-estimer les risques. Un déficit jugé « soutenable » sur plusieurs décennies peut en réalité cacher des phases de déséquilibre profond, aux effets durables. Ces périodes de dérapage obligent ensuite les autorités à intervenir dans l’urgence, souvent par des politiques de restriction budgétaire. Mieux identifier ces moments permettrait d’agir plus tôt, d’anticiper les risques et d’éviter que le déficit ne devienne un frein structurel à la croissance et au développement.

Zeineb Gouasmi Docteur en sciences économiques, Université de Carthage

Riadh El FerktajiProfesseur d’économie, Université de la Manouba 

Consulter l'étude

Detecting and date-stamping unsustainability: The case of Tunisian Budget Deficit”- Economics Bulletin, Volume 42, Issue 4, pp. 2065–2078.

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