Former à l’entrepreneuriat ne suffit pas : Ce que les universités tunisiennes n’osent pas encore admettre

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On forme des entrepreneurs. Ils deviennent fonctionnaires. Ce n’est pas un paradoxe anecdotique, c’est une réalité bien documentée dans les universités tunisiennes. Après des années d’observation au cœur d’un Master spécialisé en entrepreneuriat, un constat s’impose : entre l’intention de créer une entreprise et le passage à l’acte, il y a un fossé. Et ce fossé, la culture le creuse autant que l’économie.

Les programmes de formation à l’entrepreneuriat se multiplient en Tunisie depuis la fin des années 1990. L’idée est simple : former des jeunes diplômés à créer leur propre emploi, réduire le chômage des cadres, dynamiser l’économie. L’intention est louable. Mais que se passe-t-il vraiment quand ces étudiants sortent de formation ? Créent-ils des entreprises ? Deviennent-ils ces entrepreneurs dont le pays a besoin ?

C’est pour répondre à ces questions qu’Ilia Taktak-Kallel, Maître-Assistante habilitée à l’École Supérieure de Commerce de Tunis (ESCT), Université de La Manouba, Laboratoire THéMA, a mené une recherche sur plusieurs années au sein du Master spécialisé en entrepreneuriat de l’ESC Tunis, le premier du genre créé en Tunisie, en 2000. Publiée dans l’International Journal of Management, Innovation & Entrepreneurial Research, cette étude adopte une approche de l’intérieur : suivre les étudiants dans leur quotidien, écouter ce qu’ils disent entre les cours, comprendre pourquoi ils s’inscrivent vraiment dans ce Master et ce qu’ils en font. Le résultat est, à bien des égards, intéressant, et mérite qu’on s’y arrête.

Pour comprendre ce paradoxe, il faut commencer par une question simple : pourquoi ces étudiants s’inscrivent-ils vraiment dans ce Master ?

Ils s’inscrivent en entrepreneuriat… pour faire autre chose

La première révélation de cette enquête est frappante : la plupart des étudiants qui intègrent ce Master spécialisé n’ont pas réellement l’intention de créer une entreprise. Ils s’y inscrivent pour d’autres raisons, souvent très pragmatiques.

Certains n’ont pas été admis dans les Masters qu’ils voulaient vraiment. D’autres cherchent simplement à prolonger leurs études, à conserver leur statut d’étudiant quelques mois de plus, le temps de décider quoi faire. Des fonctionnaires s’y inscrivent pour décrocher un diplôme qui leur garantira une promotion quasi automatique. D’autres encore avouent, sans détour, que créer une entreprise n’est pas leur projet : c’est devenir professeur d’université qui les attire, une carrière stable et socialement valorisée. Le Master est donc utilisé comme un tremplin vers autre chose. Pas comme la rampe de lancement d’un projet entrepreneurial.

 La culture du “poste stable” plus forte que la formation

Ce détournement n’est pas un accident individuel. Il reflète quelque chose de plus profond : une culture dans laquelle l’entrepreneuriat n’est pas encore une voie socialement valorisée, car jugée trop risquée, trop prenante et insuffisamment conforme au rapport Effort/Rétribution/Sécurité que l’on privilégie généralement sous nos cieux.

En Tunisie (comme dans beaucoup de sociétés collectivistes), ce sont la famille, les proches et le regard de l’entourage qui valident vos choix autant que vous-même. Et dans ce regard collectif, le fonctionnaire ou l’enseignant d’université pèse bien plus lourd que le chef d’entreprise. Créer une société, c’est prendre un risque. Et prendre un risque, c’est s’exposer au jugement, et parfois à l’échec public.

Résultat : même après une formation spécialisée, même après avoir appris à rédiger un business plan et rencontré des entrepreneurs, la plupart des étudiants ne développent pas d’intention entrepreneuriale réelle. Ils ne passent donc jamais à l’acte. Et il serait inexact de parler de “fossé entre intention et action”, parce que l’intention n’a tout simplement jamais existé.

Ce que la formation produit en revanche, c’est de la confiance en soi. Mais cette confiance retrouvée aide surtout les étudiants à mieux cibler le poste salarié ou le concours académique qu’ils visaient depuis le début. La formation à l’entrepreneuriat devient, paradoxalement, un accélérateur de carrières traditionnelles. Pourtant, l’enquête réserve une surprise. Dans les marges de ce tableau, quelques étudiants font exception, et leur parcours dit beaucoup.

 Les rares exceptions : ceux qui créent sans l’avoir prévu

Quelques étudiants ; sans profil entrepreneurial particulier, sans famille dans les affaires, sans capital de départ ; se lancent malgré tout. Et de façon presque impulsive, sans avoir mûri de projet pendant des mois.

Ce sont souvent ceux qui doutent de leurs chances de trouver un emploi de qualité. Ceux qui se disent : “Rien à perdre, tout à gagner.” Ils mobilisent les aides financières accessibles aux jeunes diplômés, s’appuient sur leur réseau familial, et lancent de petites activités, une fromagerie artisanale, une fabrication de bijoux fantaisie, une production de cornets de glace. Des projets modestes, mais réels. Des entreprises qui existent.

Ce profil inattendu dit quelque chose d’important : le passage à l’acte n’est pas toujours le résultat d’une intention mûrement réfléchie. Parfois, c’est le manque d’alternatives qui pousse à tenter l’aventure. Et la formation, même détournée de son objectif, a quand même fourni des outils, des contacts et une certaine légitimité pour oser.

Cela invite à repenser la façon dont on mesure l’efficacité de ces dispositifs. Les indicateurs habituels (“combien d’étudiants déclarent vouloir créer une entreprise après la formation ?”) ne capturent pas cette réalité. Ils mesurent des intentions déclarées qui n’engagent à rien, pas des dynamiques réelles.

Ce que cela change pour les politiques de formation

Cette étude n’est pas un réquisitoire contre la formation à l’entrepreneuriat. C’est un appel à la lucidité.

Trois leviers s’imposent : mieux sélectionner à l’entrée en cherchant de vrais profils entrepreneuriaux ; accompagner les étudiants de façon individualisée au-delà des seuls résultats académiques ; et ancrer la formation dans les réalités du terrain, entrepreneurs en activité, incubateurs, succès et échecs réels.

Difficile, en effet, de transmettre le goût du risque quand les formateurs eux-mêmes valorisent la stabilité. Le changement culturel ne se décrète pas en salle de classe, il se bâtit, lentement, par l’exemple et la cohérence. Et peut-être aussi par l’honnêteté de regarder en face ce que ces formations produisent vraiment.

ECOTOUS

Consultez l’étude

“Reconsidering the Entrepreneurial Intention-Action Gap for Students Trained in Entrepreneurship in Tunisia: An Analysis from the Perspective of Sociology of Uses”, réalisée par Ilia Taktak-Kallel, Maître-Assistante habilitée, Département Management et Marketing, ESC Tunis, Université de la Manouba, Tunisie. Membre du Laboratoire THEMA, publiée dans l'International Journal of Management, Innovation & Entrepreneurial Research, Vol. 6, No. 2, 2020.

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