Une réforme qui fait de toutes les compétences un atout de l’école tunisienne

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Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes quittent l’école tunisienne sans diplôme reconnu, tandis que l’économie peine à trouver les compétences dont elle a besoin. Ce décalage n’est pas une fatalité, mais le symptôme d’un système qui valorise certaines formes de réussite et en ignore d’autres. Une autre lecture de la réussite scolaire s’impose, fondée sur la reconnaissance de toutes les compétences et sur la place centrale de la technologie.

Depuis plusieurs années, le modèle éducatif tunisien a montré ses limites. Trop d’élèves quittent l’école avant la fin de leur scolarité, trop de jeunes diplômés peinent à trouver leur place sur le marché du travail, et trop de talents restent invisibles aux yeux de l’institution. Cette situation se traduit par un indicateur alarmant : près d’un jeune Tunisien sur trois, âgé de 15 à 29 ans, n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ces trajectoires cumulant sorties précoces du système scolaire, qualifications non reconnues et inadéquation avec les besoins économiques fragilisent durablement l’insertion sociale et professionnelle. Ce constat appelle à une réflexion profonde sur le rôle de l’école. La réforme envisagée poursuit un objectif central : construire un système éducatif capable de reconnaître la diversité des profils, de sécuriser les parcours et de mieux préparer les jeunes aux réalités du monde professionnel. L’enjeu dépasse largement le champ scolaire : il touche au développement économique, à la cohésion sociale et à l’avenir même de la jeunesse tunisienne.

Chaque année, près de 100 000 jeunes quittent l’enseignement de base ou secondaire, et plus de la moitié abandonnent avant la fin de la 9ᵉ année. Cette rupture précoce constitue souvent un tournant critique : reprendre une formation devient difficile, accéder à un emploi stable se complique, et les perspectives de carrière se réduisent. Paradoxalement, les diplômés de la formation professionnelle réussissent mieux leur insertion dans l’emploi formel que ceux de l’enseignement supérieur. Pourtant, cette filière concerne une faible part des jeunes. La cause ? Une perception sociale défavorable : les filières techniques ont longtemps été vues comme des choix subis plutôt que valorisants.

Ce déséquilibre génère une triple fracture :

  • Éducative, avec l’exclusion de talents techniques et créatifs ;
  • Économique, avec un marché du travail confronté à une pénurie de compétences adaptées ;
  • Sociale, avec l’augmentation du nombre de jeunes durablement vulnérables.

Le système actuel freine souvent la réussite des élèves par ses modes d’évaluation, trop centrés sur les matières académiques générales et peu sensibles aux aptitudes pratiques, techniques ou créatives. De nombreux jeunes échouent non par manque de potentiel, mais parce que leurs compétences ne correspondent pas aux critères dominants.

Une réforme se propose d’introduire essentiellement une nouvelle approche d’évaluation des apprenants : deux moyennes complémentaires, l’une académique, l’autre technique, technologique ou artistique. Cette approche valorise des profils diversifiés et empêche qu’un échec scolaire se traduise automatiquement par l’exclusion.

Dans le prolongement de cette approche, le poids des matières techniques et artistiques augmente de manière progressive, pour représenter dès l’école de base 30% des coefficients, soulignant ainsi l’importance accorée aux compétences appliquées et créatives. Ce choix envoie un signal institutionnel clair : ces savoir-faire sont légitimes, utiles et reconnus comme leviers de réussite.

La technologie, colonne vertébrale du nouveau modèle éducatif 

Modifier l’évaluation est essentiel, mais insuffisant sans repenser contenus et parcours. Dans cette perspective, la technologie occupe une place centrale. Discipline transversale, obligatoire et réversible, elle sert de pont entre les filières générales, techniques et artistiques. Elle n’est ni secondaire ni un choix par défaut, mais un espace permettant aux élèves de construire des trajectoires évolutives.

L’enseignement technologique combine connaissances théoriques et compétences pratiques, en cohérence avec les approches pédagogiques internationales fondées sur les disciplines STEAM. Il favorise l’expérimentation, le raisonnement appliqué et l’acquisition de savoir-faire immédiatement mobilisables dans la vie professionnelle. Cette architecture s’accompagne de parcours ouverts et dispositifs de deuxième chance : écoles dédiées, apprentissage, certificats de compétences et concours de réorientation. L’objectif : Limiter les ruptures définitives et offrir à chaque jeune la possibilité d’évoluer selon ses perspectives pour l’avenir et ses compétences réelles.

La réforme repose sur un changement de paradigme. Elle ne cherche pas à opposer enseignement général et filières techniques, mais à les articuler. La réussite scolaire ne se réduit plus à une moyenne académique, mais inclut l’ensemble des compétences utiles à la société. En plaçant la technologie et la reconnaissance des talents au cœur du système éducatif, la Tunisie peut bâtir une école plus inclusive, plus flexible et mieux alignée avec les réalités économiques. Le capital humain pourra ainsi être pleinement valorisé et les jeunes retrouveront des perspectives crédibles d’avenir.

Salem Talbi Expert en statistique et politique sociale

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“Proposition de réforme du dispositif national de l’enseignement et de la formation en Tunisie: vers un système inclusif et orienté compétences", publié dans un cadre de réflexion académique et stratégique sur les politiques éducatives.

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