Tunisie : La modernisation économique creuse les écarts de salaires

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En trois décennies d’ouverture commerciale, la Tunisie s’est progressivement intégrée aux marchés mondiaux, modernisant plusieurs secteurs clés de son économie. Pourtant, cette évolution n’a pas profité à tous : les écarts de salaires entre travailleurs qualifiés et non qualifiés se sont creusés, révélant une fracture profonde sur le marché du travail.

Depuis les années 1990, la Tunisie multiplie les réformes d’ouverture pour dynamiser son économie : adhésion aux accords internationaux, libéralisation progressive et intégration renforcée au commerce mondial. L’objectif est clair : stimuler l’activité, attirer les investissements et améliorer les perspectives de la main-d’œuvre.

L’analyse des données disponibles révèle cependant un changement majeur dans la structure du marché du travail. Les bénéfices de l’ouverture ne se diffusent pas de manière uniforme : certains secteurs gagnent en dynamisme et en salaires, tandis que d’autres stagnent, notamment ceux centrés sur la main-d’œuvre non qualifiée. La conséquence est nette : les écarts de rémunération s’élargissent.

L’ouverture transforme la demande en compétences

L’expansion des échanges a orienté l’économie tunisienne vers les services, qui représentent désormais près de 59% du PIB et 62% de l’emploi. Les secteurs de la banque, de l’assurance, des télécommunications, du transport ou de l’administration reposent largement sur une main-d’œuvre qualifiée, souvent majoritaire, et affichent les niveaux salariaux les plus élevés.

Les hausses salariales y sont significatives : près de 9% dans les activités extractives et autour de 7% dans la banque et le transport. Ces services nécessitent des compétences croissantes en techniques, gestion, technologies et communication, ce qui valorise davantage les profils qualifiés.

Le secteur manufacturier suit une trajectoire différente. Les industries comme le textile, l’habillement ou le cuir dépendent encore largement d’une main-d’œuvre non qualifiée, proche de 90% dans certaines branches, avec des salaires qui progressent beaucoup plus lentement, souvent autour de 3%. 

Les secteurs de la banque, de l’assurance, des télécommunications, du transport et de l’administration reposent largement sur une main-d’œuvre qualifiée et affichent les niveaux salariaux les plus élevés.

Cette structure crée un contraste durable. D’un côté, des secteurs modernisés et qualifiés ; de l’autre, des activités traditionnelles peu qualifiées et moins rémunérées.

Le rôle du capital et de la technologie dans l’élargissement des écarts

L’intensité du capital est un facteur clé des disparités salariales. Les secteurs qui investissent le plus en équipements et technologies augmentent leur demande en profils qualifiés capables de les utiliser. Plus le capital est important, plus les salaires des travailleurs qualifiés progressent rapidement.

Les données confirment cette relation : les secteurs capitalistiques affichent des écarts salariaux nettement supérieurs à ceux des secteurs traditionnels. L’introduction de technologies importées renforce encore ce phénomène, nécessitant des compétences spécifiques et valorisant davantage les travailleurs qualifiés.

À l’inverse, les secteurs peu intensifs en capital bénéficient moins de ces gains de productivité : les salaires restent stables et la structure de l’emploi évolue peu. L’ouverture mondiale agit donc comme un accélérateur d’inégalités lorsqu’elle s’accompagne d’une modernisation technologique inégale selon les secteurs.

Gouvernance, chômage et croissance : facteurs amplificateurs

La qualité de la gouvernance influence la répartition des gains liés à l’ouverture. L’indice de liberté économique utilisé dans l’analyse montre que des niveaux faibles de gouvernance tendent à élargir les écarts salariaux. Un environnement institutionnel fragile limite l’efficacité des politiques publiques et réduit la capacité du marché du travail à absorber les chocs.

Le chômage est un autre facteur structurant. Les diplômés connaissent un taux d’environ 30%, soit près du double de la moyenne nationale, ce qui limite l’ajustement des salaires d’entrée pour les profils qualifiés.

La croissance économique reste également peu créatrice d’emplois de qualité : les secteurs offrant les meilleures rémunérations n’ont pas la capacité suffisante pour absorber tous les profils qualifiés, tandis que les secteurs les plus intensifs en main-d’œuvre proposent des salaires faibles.

Ces mécanismes institutionnels et économiques se combinent aux effets du capital et de l’ouverture pour renforcer progressivement les écarts internes.

L’ouverture commerciale a transformé l’économie tunisienne en modernisant certains secteurs, en attirant du capital et en générant une demande accrue pour des compétences qualifiées.

Mais cette évolution s’accompagne d’un élargissement des écarts salariaux : les secteurs modernes et capitalistiques progressent rapidement, tandis que les activités traditionnelles restent centrées sur une main-d’œuvre peu qualifiée, avec des salaires plus faibles.

Hamza Ben Younes- Economiste- Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Tunis- Université Tunis El Manar
Fayçal Ben Ameur Economiste-Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Tunis- Université Tunis El Manar

Consulter l'étude

“Trade openness and wage inequality: Case of Tunisia”. Revue internationale de mathématiques appliquées, d’informatique et d’ingénierie des systèmes, vol. 5-Juillet 2023

 

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