Ils balayent les rues, gardent les écoles, classent les dossiers administratifs. Depuis 2011, ils sont plus de 50000 Tunisiens à travailler sans contrat, sans protection sociale, privés des droits les plus élémentaires. On les appelle les « travailleurs de site ». Leur histoire ? Celle d’invisibles qui ont appris à se faire entendre, avec et parfois contre le puissant syndicat censé les défendre.
Comment ces hommes et ces femmes, dispersés aux quatre coins du pays, sans statut ni moyens, ont-ils réussi à faire plier l’État pendant près d’une décennie ? Leur combat éclaire d’un jour nouveau la manière dont les précaires d’aujourd’hui réinventent l’action collective.
Cette dynamique a été analysée par Saerom Han, Chercheure à l’Université de Durham, Royaume-Uni, dans son article “Mobilizing Within and Beyond the Labor Union: A Case of Precarious Workers’ Collective Actions in North Africa”, publié dans la revue ILR Review (Vol. 76, No. 4, août 2023, pp. 673-696), qui examine comment les travailleurs précaires mobilisent à la fois à l’intérieur et en dehors des syndicats traditionnels pour faire valoir leurs droits.
Dans un pays où le chômage reste massif, l’État a trouvé une solution simple après la révolution de 2011 : réactiver un programme hérité de l’époque autoritaire. Des milliers de personnes sont recrutées pour les services publics municipaux, avec une promesse : “Travaillez quelques années, vous serez titularisés.”
La réalité a été tout autre. Des années de labeur, souvent plus pénible que celui des fonctionnaires, pour un salaire inférieur au minimum légal. Aucune couverture sociale. Et cette épée de Damoclès permanente : pouvoir être remercié du jour au lendemain.
Le syndicat : un bouclier qui emprisonne

Impossible de parler des travailleurs tunisiens sans évoquer l’UGTT, ce géant syndical né avant l’indépendance du pays. Quand les premiers “travailleurs de site” ont commencé à s’organiser en 2012, c’est naturellement vers elle qu’ils se sont tournés.
Sur le papier, l’accueil est chaleureux. L’UGTT prône la défense de tous les travailleurs, syndiqués ou non. Dans les faits, elle met à disposition ses locaux, offre une caution morale, un semblant de protection.
Mais très vite, les choses se gâtent. Quand les travailleurs demandent à créer leur propre structure syndicale, adaptée à leur situation spécifique, la réponse tombe, sèche : non. Ils peuvent adhérer aux sections existantes, mais pas exister par eux-mêmes.
Plus insidieux encore, des coordinateurs racontent que l’Union surveillait discrètement leurs orientations politiques. Trop proche des islamistes ? Écarté. Le soutien affiché cachait une volonté de contrôle bien réelle.
La double stratégie : dedans et dehors
C’est là que ces précaires ont fait preuve d’une étonnante maturité politique. Plutôt que de claquer la porte ou de s’agenouiller, ils ont inventé une troisième voie.
D’un côté, ils ont cultivé le lien avec l’UGTT. Par calcul : sans elle, aucune négociation avec l’État n’était possible. Elle restait la seule institution capable de peser.
De l’autre, ils ont construit leur propre mouvement, en parallèle. D’abord en coordinations régionales informelles, élisant simplement des porte-parole sans créer de structure formelle. Puis en tissant des liens à l’échelle nationale, principalement via Facebook.

Cette organisation horizontale, sans chef, sans hiérarchie, a permis une agilité que le mastodonte syndical ne pouvait pas offrir. Les travailleurs des différentes régions partageaient leurs expériences, s’inspiraient mutuellement, coordonnaient leurs actions.
Un apprentissage s’est imposé à eux, parfois douloureusement : l’UGTT ne bougeait vraiment que quand la rue s’animait. Ses belles déclarations de soutien restaient souvent lettre morte sans pression populaire.
Alors ils ont multiplié les manifestations. D’abord locales, dans leurs gouvernorats. Puis de plus en plus à Tunis, la capitale, pour être visibles, pour exister médiatiquement.
Et ça a marché. En 2016, première réunion officielle État-UGTT sur leur cas. En 2020, un accord historique promet l’intégration de plus de 25 000 d’entre eux dans la fonction publique.
Le piège de l’âge
Mais l’accord contenait une clause discriminatoire : seuls les moins de 45 ans étaient concernés. Les autres, ceux qui avaient donné parfois dix ans de leur vie à l’État, se voyaient proposer une indemnité de départ. Comme si leur âge les rendait soudainement indignes d’un emploi stable.
C’était une tentative classique de division. Mais les années de lutte commune avaient tissé des liens trop forts. Les plus jeunes, pourtant bénéficiaires de l’accord, ont immédiatement manifesté aux côtés de leurs aînés. Le mouvement national a tenu bon, refusant de laisser quiconque sur le bord de la route.

Face à cette unité, l’État et l’UGTT ont dû céder. En mai 2021, une nouvelle loi a supprimé la limite d’âge. Une victoire arrachée de haute lutte. Ce combat tunisien nous parle à tous. Il montre que les syndicats traditionnels, malgré leur puissance, ne peuvent pas tout. Que les précaires, souvent présentés comme trop isolés pour s’organiser, inventent des formes d’action inédites. Et que la solidarité, quand elle est vécue concrètement dans la rue et dans la durée, finit par créer des liens plus forts que tous les statuts juridiques.
ECOTOUS
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“Mobilizing Within and Beyond the Labor Union: A Case of Precarious Workers' Collective Actions in North Africa”, réalisée par Saerom Han, Chercheure à l’Université de Durham, Royaume-Uni, publiée dans la revue ILR Review, Vol. 76, No. 4 (août 2023), pp. 673‑696.