Subventions alimentaires en Tunisie : L’impasse d’un pilier invisible de l’économie

Ecotous
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Souvent présentée comme un simple gouffre financier, la Caisse générale de compensation cristallise les débats économiques en Tunisie. Pourtant, réduire ce mécanisme à son seul coût budgétaire occulte l’essentiel : son rôle central dans l’équilibre social, économique et politique du pays. Décryptage d’un système à la fois indispensable… et profondément contradictoire.

À chaque discussion sur les finances publiques tunisiennes, le même sujet revient : les subventions alimentaires. Derrière ce terme se cache un dispositif ancien, la Caisse générale de compensation (CGC), qui maintient à des prix accessibles des produits essentiels comme les céréales, les huiles ou le lait.

Dans le débat public, la CGC est souvent résumée à un chiffre : son poids dans le budget de l’État. Cette approche, largement encouragée par les institutions financières internationales, présente la subvention comme une anomalie coûteuse qu’il faudrait corriger, voire supprimer. Or, cette lecture est incomplète.

Comme le montre l’article académique de recherche “La Caisse générale de compensation en Tunisie : l’impasse d’un mécanisme de régulation artificiel”, publié dans la revue “Mondes en développement (Éditions De Boeck Supérieur)”, l’économiste Mustapha Jouili souligne que la CGC ne peut être analysée uniquement à travers le prisme budgétaire.

Maître de conférences à la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Nabeul et chercheur au Laboratoire d’économie rurale de l’Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie, il met en évidence les contradictions structurelles d’un mécanisme conçu pour stabiliser les prix, mais devenu révélateur des limites du modèle de développement tunisien.

Un pilier discret du modèle économique tunisien

La Caisse générale de compensation voit le jour en 1970, à un moment où la Tunisie s’oriente vers une économie tournée vers l’exportation. Ce choix repose largement sur un avantage comparatif précis : une main-d’œuvre abondante et peu qualifiée, donc peu coûteuse.

Mais pour maintenir des salaires bas sans provoquer de tensions sociales majeures, encore faut-il contenir le coût de la vie. C’est précisément le rôle assigné à la CGC : maintenir artificiellement bas les prix des produits alimentaires de base afin de préserver le pouvoir d’achat tout en limitant les revendications salariales.

Pendant plusieurs décennies, ce mécanisme fonctionne comme un amortisseur. En prenant en charge une partie du coût de la vie, l’État soutient à la fois la compétitivité des entreprises et la stabilité sociale. Les céréales et les huiles absorbent l’essentiel des dépenses, permettant de stabiliser les prix et de limiter l’inflation.

Ce système est longtemps rendu possible par des ressources exceptionnelles, notamment la rente pétrolière. Tant que ces recettes existent, la CGC apparaît comme un compromis acceptable entre ouverture économique et paix sociale.

Quand le coût devient un problème politique

À partir des années 1980, cet équilibre se fragilise. La rente pétrolière s’épuise, les importations alimentaires augmentent et les prix mondiaux deviennent plus volatils. Les dépenses de compensation explosent.

Face à cette situation, les autorités engagent une restructuration progressive de la CGC. Certains produits sortent du champ de la subvention, les prix sont relevés par étapes et l’objectif affiché est clair : rapprocher les prix de leur « vérité économique ».

Cette stratégie permet, un temps, de contenir les dépenses. Entre le milieu des années 1980 et le début des années 2000, la part de la compensation dans le PIB diminue nettement. L’illusion d’une réforme maîtrisée s’installe alors.

Mais cette stabilité repose sur un contexte favorable : des prix agricoles mondiaux modérés. Lorsque survient la flambée des prix alimentaires entre 2006 et 2008, la fragilité du système apparaît au grand jour. En quelques années, les dépenses de la CGC sont multipliées par quatre, atteignant des niveaux comparables à ceux des années 1970.

Depuis lors, la situation ne s’est pas améliorée. La dépréciation du dinar, la dépendance alimentaire et la baisse des ressources propres de l’État rendent la compensation de plus en plus difficile à financer.

Supprimer la CGC : une fausse bonne solution

Face à cette impasse financière, une solution revient régulièrement dans le débat public : supprimer les subventions et cibler l’aide uniquement vers les plus pauvres. L’argument semble logique, mais il se heurte à plusieurs réalités.

D’un point de vue social, la subvention joue un rôle vital pour les ménages à faible revenu. Certes, en valeur absolue, les ménages les plus aisés bénéficient davantage de la compensation. Mais rapportée aux revenus, son importance est bien plus grande pour les ménages modestes. Sa suppression entraînerait une dégradation immédiate de leur niveau de vie et une hausse marquée de la pauvreté.

Sur le plan économique, la suppression de la CGC poserait un dilemme difficilement soluble. Pour compenser la hausse des prix, il faudrait augmenter les salaires, ce qui réduirait la compétitivité d’une économie largement fondée sur les bas coûts. À l’inverse, refuser cette hausse reviendrait à accepter une baisse durable du pouvoir d’achat, avec un risque élevé de tensions sociales.

Enfin, la CGC joue aussi un rôle politique. En amortissant les chocs économiques, elle contribue à la cohésion sociale et à la légitimité de l’État. Son démantèlement brutal risquerait de déstabiliser un équilibre déjà fragile.

Une impasse révélatrice d’un modèle de développement à bout de souffle

La contradiction est claire : la Caisse générale de compensation est à la fois indispensable et insoutenable. Elle permet de maintenir un modèle économique fondé sur les bas salaires, tout en en révélant les limites.

Le débat sur les subventions ne peut donc être dissocié d’une question plus large : celle du modèle de développement tunisien. Tant que la croissance repose sur des activités à faible valeur ajoutée, fortement dépendantes de la main-d’œuvre peu qualifiée et des marchés extérieurs, la maîtrise artificielle des prix restera nécessaire.

Réformer la CGC sans repenser ce modèle revient à déplacer le problème sans le résoudre. Comme le souligne Mustapha Jouili, l’impasse de la compensation n’est pas seulement budgétaire : elle est structurelle. Elle révèle un choix économique arrivé à ses limites, et l’urgence d’ouvrir un débat de fond sur la trajectoire de développement du pays.

ECOTOUS

Consultez l’article de recherche

"La Caisse générale de compensation en Tunisie : l’impasse d’un mécanisme de régulation artificiel”, réalisé par Mustapha Jouili, économiste, maître de conférences à la Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Nabeul et chercheur au Laboratoire d’économie rurale de l’Institut National de la Recherche Agronomique de Tunisie (INRAT), publié dans Mondes en développement, Éditions De Boeck Supérieur, 2021.

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