Chaque jour en Tunisie, les routes coûtent des vies. Pourtant, ce risque n’est ni uniforme ni réparti au hasard. Selon les régions, les risques de mourir sur la route varient fortement. En analysant la mortalité routière à différentes échelles territoriales et en la reliant à la densité de population, cet article montre que la sécurité routière est aussi ; et surtout ; une question de géographie et de gouvernance publique.
La sécurité routière est souvent abordée à travers des chiffres nationaux : nombre d’accidents, de blessés ou de décès enregistrés chaque année. Ces indicateurs sont essentiels, mais ils donnent une vision partielle de la réalité. Ils masquent une dimension décisive : l’ancrage territorial du risque routier.
En Tunisie, la mortalité liée aux accidents de la route reste élevée et représente un coût humain, social et économique majeur. Mais derrière cette réalité nationale se cachent des situations locales très contrastées. Certaines régions concentrent une part disproportionnée des décès, tandis que d’autres semblent relativement épargnées.
Comprendre ces écarts suppose de changer d’échelle d’analyse. En observant la mortalité routière non seulement au niveau national, mais aussi à celui des districts, des gouvernorats et des délégations, et en l’associant à un facteur clé (la densité de population) cette étude propose une lecture renouvelée de la sécurité routière en Tunisie. Une lecture qui interroge directement l’efficacité des politiques publiques actuelles.
La sécurité routière en Tunisie : un problème profondément territorial

L’organisation du territoire tunisien joue un rôle central dans l’exposition au risque routier. Depuis plusieurs décennies, le développement économique, les infrastructures et les services se concentrent majoritairement sur le littoral. Plus de 70% de la population y réside, ainsi que la majorité des activités industrielles, touristiques et routières.
À l’inverse, les régions de l’intérieur sont souvent plus étendues, moins peuplées et moins bien équipées. Ces déséquilibres influencent directement les conditions de circulation : distances plus longues, vitesses plus élevées, routes moins sécurisées et délais d’intervention plus importants en cas d’accident.
L’analyse révèle un constat clair : plus l’échelle territoriale est fine, plus les écarts de mortalité apparaissent marqués. Les différences sont limitées entre districts, plus visibles entre gouvernorats, et particulièrement fortes entre délégations. Autrement dit, les moyennes nationales lissent des réalités locales parfois dramatiquement opposées.
Densité de population et mortalité routière : un lien contre-intuitif

Contrairement à une idée reçue, les zones les plus densément peuplées ne sont pas celles où l’on meurt le plus sur la route. L’étude met en évidence une relation inverse entre densité de population et mortalité routière.
La densité agit comme un facteur synthétique. Elle reflète plusieurs caractéristiques souvent difficiles à mesurer séparément : qualité des infrastructures, organisation du réseau routier, présence des transports publics, limitations de vitesse, et accessibilité des services de secours.
Les résultats sont particulièrement significatifs à l’échelle des districts. Une augmentation de 10% de la densité de population y est associée à une baisse d’environ 2,5% de la mortalité routière. Cet effet existe également aux autres niveaux territoriaux, mais il s’atténue à mesure que l’analyse devient plus localisée.
À l’inverse, les territoires faiblement peuplés cumulent des facteurs de risque : routes longues et rapides, faible contrôle, comportements plus dangereux et prise en charge médicale plus lente. Ces éléments contribuent à une mortalité plus élevée, malgré un trafic parfois moins dense.
Inégalités régionales : quand certains territoires paient le prix fort
En classant les gouvernorats selon un indicateur de mortalité ajusté à la population, plusieurs profils se dégagent. Certains territoires, comme Bizerte ou l’Ariana, présentent des niveaux de mortalité relativement faibles. Leur configuration géographique, la nature de leur trafic et leur densité élevée contribuent à limiter le risque.
À l’opposé, des gouvernorats comme Zaghouan, Béja et Médenine apparaissent nettement plus exposés. Leur position de zones de transit entre plusieurs régions, combinée à une faible densité de population, explique en partie ces résultats.
Mais c’est à l’échelle des délégations que les contrastes sont les plus frappants. À l’intérieur d’un même gouvernorat, certaines zones affichent un risque de mortalité très supérieur à d’autres. Ces disparités internes restent largement invisibles dans les approches actuelles de la sécurité routière, encore trop centrées sur des moyennes administratives.
Cartographier la mortalité routière pour mieux décider

Pour rendre ces inégalités visibles, l’étude mobilise des outils de cartographie du risque. En combinant données statistiques et localisation géographique, il devient possible d’identifier les zones où le risque de décès sur la route est particulièrement élevé. Ces cartes révèlent des fractures territoriales parfois inattendues : contrastes entre littoral et arrière-pays, oppositions nord-sud au sein d’un même gouvernorat, ou différences marquées entre zones urbaines et périphériques.
Ce type d’approche constitue un outil d’aide à la décision précieux. Il permet de cibler les actions là où elles sont le plus nécessaires : aménagements routiers, limitation des vitesses, renforcement des contrôles, amélioration des secours ou meilleure prise en compte des usagers vulnérables.
Repenser la sécurité routière comme une politique territoriale
La mortalité routière en Tunisie ne peut plus être réduite à une somme de comportements individuels. Elle est aussi le produit de choix d’aménagement, de dynamiques démographiques et de politiques publiques inégalement adaptées aux territoires.
Cette analyse montre que les politiques nationales, lorsqu’elles sont uniformes, peinent à répondre à des réalités locales très différenciées. Penser la sécurité routière à partir des territoires permet non seulement de mieux comprendre les mécanismes du risque, mais aussi de construire des réponses plus efficaces et plus justes. À l’heure où la Tunisie cherche à renforcer sa gouvernance et à réduire les inégalités régionales, la sécurité routière apparaît comme un enjeu révélateur ; et un levier concret ; d’action publique.
Karim Kammoun–Institut Supérieur de Gestion Industrielle (ISGI)- Université de SfaxAymen Ghédira- Université de Sousse, Institut Supérieur du Transport et de la Logistique (ISTL)-Université de Tunis, École Supérieure des Sciences Économiques et Commerciales – Laboratoire DEFI, TunisieChaker Ben Saad –Institut Supérieur du Transport et de la Logistique (ISTL), Université de Sousse
Consulter l’étude
"Analysis of road mortality in digital age using Bayesian ecological model: the case of Tunisia", publié dans World Review of Intermodal Transportation Research, Vol. 9, No. 4, 2020. © Inderscience Enterprises Ltd.