Saviez-vous qu’environ 39 000 ingénieurs tunisiens ont quitté le pays ces dernières années, principalement vers l’Europe, tandis que, dans le même temps, plus de 38 000 demandes de visa Schengen ont été refusées à des ressortissants tunisiens en 2024 ? Ce contraste illustre la complexité actuelle des relations de mobilité entre la Tunisie et l’Union européenne (UE). Comment transformer cette dynamique asymétrique en un partenariat mutuellement bénéfique ?
La mobilité internationale est au cœur des relations tuniso-européennes, portées par l’accord d’association de 1995 qui nécessite aujourd’hui une actualisation pour répondre aux défis contemporains. Dans un contexte de tensions économiques structurelles en Tunisie et de besoins de main-d’œuvre en Europe, la gestion des flux migratoires est devenue un enjeu de politique publique majeur. Ce débat s’adresse autant aux décideurs qu’aux citoyens, car il touche à la stabilité et au développement de la région méditerranéenne.
Les constats : Une mobilité entre sélection et sécurité

Les recherches actuelles mettent en lumière trois réalités importantes :
- Une sélectivité marquée :La mobilité est aujourd’hui « sélective », favorisant les profils hautement qualifiés (les « talents ») tout en restreignant l’accès pour les autres catégories professionnelles. Ce phénomène alimente une « fuite des cerveaux » tout en limitant les voies légales pour une grande partie de la population.
- Le primat de la sécurité :La coopération actuelle, notamment via le mémorandum d’entente de 2023, se concentre fortement sur l’externalisation du contrôle des frontières. Sur les 105 millions d’euros d’aide prévus, une part prépondérante est dédiée à la lutte contre le trafic et au renforcement des garde-côtes.
- Une interdépendance asymétrique : L’intégration commerciale est forte (l’UE représentait 53,3 % des importations tunisiennes en 2018), mais la Tunisie reste vulnérable aux chocs monétaires et à la dépendance financière externe.
Recommandations Pour une coopération pragmatique

Pour rendre cette relation plus stable, le Policy Brief suggère des ajustements concrets :
- Diversifier les voies légales :Il est proposé d’élargir la mobilité temporaire à des secteurs essentiels (ouvriers, travailleurs saisonniers), au-delà des seuls ingénieurs et médecins. En 2023, 6 664 permis saisonniers ont été délivrés, montrant un levier qui pourrait être renforcé.
- Soutenir les institutions locales :Plutôt que de se focaliser uniquement sur les frontières, l’appui devrait prioriser les services de l’emploi et la formation professionnelle en Tunisie pour réduire les facteurs de départ.
- Évaluer les capacités réelles :La coopération doit s’appuyer sur des évaluations techniques des capacités d’accueil et de gestion de la Tunisie, afin que les engagements soient proportionnés aux moyens disponibles.
Conclusion
En conclusion, le modèle actuel de coopération migratoire repose sur un équilibre fragile. Pour éviter des effets contre-productifs, comme l’augmentation des flux irréguliers ou la fragilisation des institutions tunisiennes, une approche plus pragmatique est nécessaire. En élargissant les catégories de mobilité et en renforçant le soutien économique, l’UE et la Tunisie peuvent bâtir une relation plus efficace et durable.
Sourour Barouni, enseignante chercheuse à la Mediterranean School of Business (MSB), doctorante en Migration Studies à Birmingham City University.
Consulter le Policy Brief de la Fondation SMU
“Mobilité entre la Tunisie et l’Union européenne : enjeux actuels et marges d’ajustement”.