L’Education Sociale & Financière change la donne en Tunisie.

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Pourquoi près de 300 élèves tunisiens quittent l’école chaque jour et plus de 70% présentent des lacunes en calcul? Pourquoi en 2022, le taux de réussite au baccalauréat variait de 24% à Kasserine à 61% à Sfax ?  

Essayons dans ce qui suit, de comprendre et d’analyser les problèmes sous-jacents de cette crise profonde du système éducatif tunisien, de découvrir des solutions innovantes et éprouvées et de proposer des recommandations stratégiques et opérationnelles à l’intention des décideurs publics.

Bien que l’enseignement de base en Tunisie soit quasi universel, le système éducatif produit encore d’importantes lacunes privant les élèves des compétences indispensables à leur insertion sociale et économique. Au-delà des résultats scolaires, c’est le climat même de l’école qui est fragilisé. La violence en milieu scolaire pèse lourdement sur leur bien-être, leur motivation et leur avenir. Malgré de nombreuses réformes et projets pilotes, les transformations restent limitées, inégales, fragmentées et difficiles à généraliser. La question centrale est donc de savoir comment repenser la politique publique afin d’évoluer vers des approches centrées sur l’apprenant — intégrant les compétences du XXIᵉ siècle et s’appuyant sur les innovations portées par les projets pilotes de la société civile ce qui constituerait un levier important pour améliorer durablement la qualité des apprentissages et l’équité de l’enseignement de base.

Du diagnostic à l’action : comment l’Education Sociale & Financière répond aux défis du système éducatif ? 

Quatre constats majeurs ressortent :

  • Des apprentissages très faibles : la Tunisie est classée parmi les derniers pays (Programme for International Student Assessment, PISA), un retard scolaire des élèves de 3 ans par rapport à moyenne de l’OCDE, 71,8 % des enfants en difficulté en calcul et 34 % en lecture (Multiple Indicator Cluster Survey, MICS), et très peu d’élèves atteignant un bon niveau en maths et sciences (Trends in International Mathematics and Science Study, TIMSS).
  • Un décrochage massif : près de 300 élèves quittent l’école chaque jour, un redoublement de 7,9 %, et une hausse des enfants non scolarisés.
  • Une violence scolaire élevée : plus d’un élève sur deux est victime de violence physique, avec de lourdes conséquences psychologiques et le coût de la violence estimé à 1,9 % du PIB1.
  • De fortes inégalités territoriales et sociales :écarts majeurs de réussite, d’accès au numérique et recours accru aux cours particuliers selon les régions et les milieux sociaux.

Le diagnostic stratégique converge sur six blocages structurels :

  • Manque de référentiels clairs pour intégrer les pédagogies actives et les compétences du XXIᵉsiècle
  • Absence d’approche systémique centrée sur l’école.
  • Faiblesse de la formation et de l’accompagnement pédagogique.
  • Difficulté à institutionnaliser et généraliser les projets pilotes innovants et absence d’un système de suivi-évaluation centré sur la qualité des apprentissages et l’équité.
  • Contraintes financières fortes, avec un budget absorbé à 95 % par les salaires.
  • Facteurs externes aggravants (instabilité, crises, faible implication des parents). En résumé, le problème n’est pas le manque d’initiatives, mais l’incapacité du système à transformer les réformes en changements durables à grande échelle.

Le programme AFLATOUN, un modèle d’éducation sociale et financière internationalement éprouvé, a été transféré et adapté en Tunisie par Enda inter-arabe afin de développer chez les élèves des compétences de vie, citoyennes et entrepreneuriales, en particulier dans les écoles publiques défavorisées. Ce modèle apporte des réponses concrètes aux faiblesses du système éducatif tunisien en agissant à la fois sur les apprentissages, le climat scolaire et les inégalités. Face aux faibles acquis et au manque de compétences transversales, les clubs ont permis aux élèves de développer pensée critique, coopération, confiance en soi et sens de l’initiative à travers 65 projets concrets, avec un impact visible sur les résultats scolaires, le comportement et l’engagement, notamment des filles.

Pour lutter contre le décrochage et la violence, l’approche a amélioré le climat scolaire, renforcé les relations élèves-enseignants et favorisé l’implication des parents, tout en redonnant aux élèves un sentiment d’appartenance à l’école. Pour réduire les inégalités, le programme a ciblé des écoles défavorisées, amélioré les infrastructures, introduit des ressources numériques et facilité l’accès des familles vulnérables au financement des dépenses éducatives. Sur le plan systémique, l’ESF a répondu aux blocages structurels identifiés : elle a introduit une approche intégrée centrée sur l’école (pédagogique, sociale et physique), proposé un référentiel opérationnel de compétences du XXIe  ancré dans le curriculum national de l’enseignement de base, renforcé durablement les pratiques des enseignants par la formation et l’accompagnement, et démontré qu’un projet pilote peut être institutionnalisé et mis à l’échelle avec l’adhésion du ministère et des acteurs locaux. Enfin, son déploiement progressif, sa capitalisation continue et son alignement sur les priorités nationales montrent qu’il est possible de transformer des innovations éducatives en levier de réforme systémique, malgré les contraintes financières et le contexte de crise.

Faire de chaque école un moteur de changement : recommandations à l’intention des décideurs 

Fort des résultats observés et grâce à sa maturité et son ampleur, le Programme AFLATOUN présente un potentiel réel de mise à l’échelle et de transférabilité. L’ESF intégrée à l’échelle nationale constitue un levier structurant pour répondre simultanément aux enjeux de qualité, d’équité et de pertinence des apprentissages, à condition d’être conçue comme une réforme systémique : institutionnalisée, adossée à des référentiels pédagogiques clairs, soutenue par un corps enseignant formé et encadrée par un système de suivi-évaluation orienté vers les résultats d’apprentissage et d’équité.

Les recommandations pour la mise à l’échelle nationale de l’ESF, sont formulées à l’intention des décideurs du Ministère de l’éducation Nationale et de la Présidence de la République. Elles répondent aux priorités nationales urgentes, s’appuient sur une expérimentation éprouvée, renforcent la capacité de pilotage et la crédibilité du MeD, restent compatibles avec les contraintes budgétaires, valorisent les enseignants et renforcent l’adhésion au changement, consolident la position internationale de la Tunisie.

L’annexe du Policy Brief, décline les recommandations ci-dessous en 35 mesures concrètes permettant aux décideurs de sélectionner celles jugées pertinentes et réalisables dans le contexte national, offrant ainsi une réforme à faible risque et à fort impact tout en renforçant le leadership institutionnel.

R1: Mener une évaluation indépendante de l’impact (résultats d’apprentissage, équité) permettant de fonder la mise à l’échelle nationale de l’ESF sur des données probantes et d’éclairer la stratégie à mettre en place dans le cadre de la réforme et de l’amélioration continue des performances du système.

R2: Mettre en place un système de suivi-évaluation numérisé mesurant l’efficacité des action éducative et l’efficience du système permettant un pilotage par les résultats (apprentissage, équité).

R3: Donner à l’équipe pédagogique et aux enseignants-animateurs, le rôle de noyau moteur de la réforme (positionnement administratif clair, budget, encadrement, valorisation) et institutionnaliser l’ESF à travers l’adoption des référentiels, le développement de manuels de compétences et leur intégration dans les dispositifs de formation existant, afin de faciliter l’appropriation des mécanismes du programme par les structures du MeD.

R4:  Adopter « l’école » comme unité de déploiement en intégrant des actions visant simultanément les trois dimensions de l’ambiance scolaire (académique, physique et sociale) avec une approche participative, concertée et systémique.

R5: Continuer l’extension des Clubs AFLATOUN, dans toutes les écoles publiques, comme un espace d’expérimentation pédagogique de l’ESF et de renforcement de la vie scolaire, en donnant la priorité aux écoles défavorisées dans la réhabilitation des infrastructures.

R6: Continuer l’intégration de l’ESF au niveau de nouvelles disciplines et nouveaux degrés et utiliser le même modèle pour l’intégration de nouvelles compétences transversales (santé, environnement, etc.).

R7 : Repenser le financement de l’éducation notamment la contribution des ménages et des entreprises à travers la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), converger les financements internationaux autour de la réforme et rationnaliser la gestion budgétaire du MeD.

Fatma Triki, Pr. consultante senior en stratégie, conception et pilotage de programmes de développement inclusif et durable.

Consulter le Policy Brief de la Fondation SMU

“Réformer l'enseignement de base : Maintenant ! - L'éducation sociale & financière, le levier d'une réforme efficace"- Publié, en collaboration avec Enda Inter-arabe.  

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