L’éducation de l’ombre en Tunisie : comprendre le recours massif aux cours particuliers

Ecotous
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En Tunisie, les cours particuliers ne sont plus l’exception mais la règle : près de trois quarts des familles déclarent y avoir recours. Ce choix, qui pèse lourd sur les budgets, traduit à la fois des stratégies familiales d’investissement dans l’avenir et les limites persistantes du système éducatif public.

Autrefois considérés comme un luxe réservé aux plus aisés, les cours particuliers se sont imposés comme une étape incontournable du parcours scolaire. Qu’il s’agisse de combler des lacunes accumulées au fil des années ou de préparer des examens cruciaux, la majorité des ménages tunisiens les jugent désormais indispensables.

Cette pratique, appelée “éducation de l’ombre”, révèle un double constat. D’un côté, elle reflète la volonté des parents d’assurer à leurs enfants les meilleures chances de réussite dans un contexte scolaire jugé insuffisant. De l’autre, elle met en lumière les inégalités économiques et sociales : les cours privés apparaissent comme une opportunité, mais accentuent la fracture entre ceux qui peuvent se les offrir et ceux qui peinent à suivre.

Mohieddine Rahmouni (ESSECT, Université de Tunis) et Neji Saidi (Institut supérieur d’informatique du Kef, Université de Jendouba), soulignent dans leur étude :

« Household Demand for Private Tutoring in Tunisia » et publiée dans l’International Journal of Education Economics and Development,  que le recours aux cours particuliers est le résultat d’un enchevêtrement de facteurs économiques, sociaux et culturels. Une lecture utile pour comprendre les logiques familiales derrière cette pratique devenue quasi universelle.

Quand l’école ne suffit plus

Depuis l’indépendance, l’éducation a été au cœur du projet national tunisien. L’école publique, gratuite et généralisée, devait offrir à tous les mêmes chances de réussite. Mais au fil du temps, les difficultés se sont accumulées : bâtiments vieillissants, manque de moyens, méthodes pédagogiques parfois inadaptées, programmes qui peinent à suivre les évolutions du monde.

Face à ces limites, les familles ont développé des stratégies parallèles. Les cours particuliers sont devenus une sorte “d’assurance scolaire” : ils permettent de revoir les bases, de consolider les apprentissages et, pour les plus ambitieux, de prendre une longueur d’avance. Même les familles modestes n’hésitent plus à en faire une priorité budgétaire, persuadées que cet investissement est crucial pour l’avenir académique et professionnel de leurs enfants.

Une affaire de moyens, mais pas seulement

La probabilité de recourir aux cours privés augmente avec le niveau de vie. Les familles disposant d’un patrimoine, possédant une voiture, un ordinateur ou pouvant partir en vacances ont statistiquement plus de chances de financer du soutien scolaire. Cependant, même les ménages vulnérables s’y engagent, quitte à sacrifier une part importante de leur budget.

Le profil éducatif des parents joue aussi un rôle décisif. L’étude souligne particulièrement l’influence des mères : lorsqu’elles ont bénéficié d’une instruction, elles investissent davantage dans l’éducation de leurs enfants. Ce n’est donc pas seulement une question d’argent, mais aussi de conscience du rôle de l’école comme levier social. À l’inverse, dans les zones rurales où les parents sont moins scolarisés, la demande de cours privés reste limitée.

Enfin, la taille du ménage et le nombre de personnes en âge de travailler influencent la décision. Une famille nombreuse peut sembler fragilisée économiquement, mais si plusieurs membres contribuent aux revenus, elle dispose d’une capacité accrue à financer le soutien scolaire.

Littoral et intérieur, deux réalités opposées

La géographie est un autre facteur déterminant. Dans les zones côtières, où la concentration économique est plus forte, l’offre est abondante, les enseignants disponibles et les familles mieux informées. Ici, les cours particuliers sont devenus une norme sociale.

À l’inverse, dans les régions de l’intérieur, les revenus plus faibles, l’éloignement des centres urbains et le manque d’infrastructures limitent fortement le recours à ce type de soutien. Dans ces zones, la décision dépend souvent du niveau d’instruction des parents, en particulier celui des mères. Lorsqu’elles ont été scolarisées, elles sont plus enclines à investir dans des cours privés, conscientes de leurs bénéfices.

Ce clivage littoral-intérieur illustre un problème plus large : l’inégalité des chances éducatives selon le lieu de naissance. Alors que l’école publique devait réduire ces écarts, le recours croissant aux cours privés les accentue.

Éducation : un défi d’égalité des chances

Les cours particuliers, désormais quasi généralisés, traduisent la détermination des familles à offrir un avenir meilleur à leurs enfants. Mais ils creusent aussi les fractures sociales et territoriales. Dès lors, une question essentielle s’impose : peut-on encore parler d’égalité des chances lorsque la réussite scolaire dépend autant des revenus familiaux, du niveau d’instruction des parents et du lieu d’habitation ?

L’étude «Household Demand for Private Tutoring in Tunisia », menée par Mohieddine Rahmouni (ESSECT, Université de Tunis) et Neji Saidi (Institut supérieur d’informatique du Kef, Université de Jendouba) et publiée dans l’International Journal of Education Economics and Development, propose des pistes d’actions concrètes. Il s’agit entre autres de renforcer les politiques éducatives publiques afin de réduire les écarts. Elle souligne la nécessité d’investir davantage dans l’école publique, notamment dans les régions de l’intérieur, et de mettre en place des dispositifs d’aide ciblés pour les ménages modestes. Car si l’éducation reste le principal levier de mobilité sociale, elle ne peut jouer ce rôle que si elle est véritablement accessible à tous.

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«Household Demand for Private Tutoring in Tunisia », menée par Mohieddine Rahmouni (ESSECT, Université de Tunis) et Neji Saidi (Institut supérieur d’informatique du Kef, Université de Jendouba) et publiée dans l’International Journal of Education Economics and Development.

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