Le paradoxe du chômage en Tunisie : Comprendre le “NAIRU”

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Reprise économique, mais chômage toujours élevé en Tunisie : pourquoi ? Un concept peu connu permet d’y voir plus clair le “NAIRU”, ou le “plancher du chômage”. Un indicateur clé pour comprendre pourquoi la croissance ne suffit pas toujours à créer des emplois. 

Depuis les années 1970, la Tunisie fait face à un paradoxe : un chômage élevé et persistant, combiné à une inflation difficile à contenir. Après 2011, la situation s’est aggravée, notamment pour les jeunes diplômés. Les politiques publiques n’ont pas réussi à inverser durablement la tendance.

Pour mieux comprendre ce phénomène, un indicateur souvent ignoré du grand public est particulièrement éclairant : le NAIRU, (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment). Il s’agit du taux de chômage en dessous duquel l’inflation repart à la hausse, car la pression sur les salaires devient trop forte.

Autrement dit, ce seuil agit comme une limite invisible : vouloir faire baisser le chômage en dessous de ce niveau entraîne souvent une hausse des prix sans réel gain en emploi. En Tunisie, l’estimation du NAIRU sur la période 1970-2016 révèle un niveau particulièrement élevé, difficile à faire reculer sans réformes de fond.

Un NAIRU élevé, un chômage difficile à réduire

L’étude repose sur un modèle basé sur la courbe de “Phillips”, adapté au contexte tunisien. Il intègre l’inflation salariale, la productivité du travail, les termes de l’échange, entre autres variables.

Les résultats sont sans appel :

  • Le NAIRU en Tunisie atteint en moyenne 15,9%,
  • Il dépasse le taux de chômage réel pendant presque toute la période,
  • Il varie selon les cycles économiques et politiques,
  • Il est sensible aux termes de l’échange, mais insensible aux gains de productivité.

En d’autres termes, l’économie tunisienne peine à transformer ses performances en créations d’emplois. Cette configuration limite l’effet des politiques classiques de relance : même en période de croissance ou d’investissements publics, le chômage reste difficile à faire reculer.

Des rigidités structurelles qui bloquent l’emploi

L’écart persistant entre le NAIRU et le taux de chômage réel s’explique par des rigidités structurelles profondes.

Parmi les plus marquantes :

  • Une inadéquation entre formation et emploi,
  • Des hausses de salaires peu liées à la productivité,
  • Un chômage massif des diplômés, surtout chez les femmes : jusqu’à 34% chez les diplômées contre 20% chez leurs homologues masculins entre 2011 et 2017.

Ces déséquilibres favorisent un phénomène d’hystérèse : le chômage s’installe comme une nouvelle norme, même quand l’économie repart. Cela complique d’autant plus les effets des politiques de relance à court terme.

Réduire le NAIRU : quelles pistes ?

Pour faire baisser durablement le NAIRU, il faut aller au-delà des réponses conjoncturelles. Une transformation structurelle du modèle économique s’impose.

Plusieurs leviers d’action sont identifiés:

  1. Renforcer la productivité dans les secteurs clés, notamment par l’innovation,
  2. Adapter le système éducatif aux besoins du marché du travail,
  3. Promouvoir une industrialisation à plus forte valeur ajoutée,
  4. Moderniser le système bancaire pour mieux soutenir l’investissement,
  5. Réduire les disparités régionales,
  6. Créer un lien plus fort entre recherche et entreprises.

Ces réformes nécessitent une vision de long terme et une volonté politique cohérente.

L’analyse du NAIRU révèle une réalité peu visible dans les indicateurs classiques : même avec un chômage élevé, la Tunisie dispose d’une marge de manœuvre limitée pour le faire baisser sans réformes profondes. Agir sur les causes structurelles ; productivité, éducation, institutions économiques ; est essentiel. Sans cela, le pays risque de rester piégé dans un cercle où chômage et inflation s’alimentent mutuellement, sans amélioration durable.

Hager El Ouardani- Maître-assistante à l’Institut Supérieur de Gestion, Université de Tunis 
Mouez Soussi – Maître-assistant à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de Sfax, Université de Sfax. 

Consulter l'étude

The NAIRU in Tunisia: Determinants, measurement and policy implications”, publiée dans Région et Développement (n°52, 2020)". 

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