Chaque matin, les marchés tunisiens débordent de fruits, de légumes et de céréales. Rien ne laisse penser que la sécurité alimentaire puisse devenir un sujet d’inquiétude. Pourtant, derrière cette abondance apparente, plusieurs indicateurs racontent une autre histoire.
Derrière les produits disponibles se cache un modèle qui dépend de plus en plus des importations, alors même que la production agricole nationale peine à suivre l’évolution des besoins. Dans le même temps, la raréfaction de l’eau, la dégradation des sols et les effets du changement climatique compliquent chaque année davantage le travail des agriculteurs. La question n’est donc pas de savoir si les Tunisiens trouvent aujourd’hui de quoi se nourrir. Elle est de savoir si le pays sera encore capable de garantir cette sécurité alimentaire dans dix, quinze ou vingt ans. Cette interrogation dépasse largement le monde agricole. Elle concerne aussi l’économie, l’environnement, la gouvernance et la capacité de la Tunisie à anticiper les crises plutôt qu’à les subir.
Un paradoxe qui interroge
La Tunisie figure parmi les pays les mieux classés de la région en matière de sécurité alimentaire. Ce résultat pourrait laisser croire que le pays dispose d’un système agricole solide. Pourtant, la réalité est plus nuancée. La production agricole tunisienne demeure relativement faible par rapport à celle de plusieurs pays comparables. Si les consommateurs continuent aujourd’hui de trouver les produits dont ils ont besoin, c’est en grande partie grâce aux importations qui compensent les insuffisances de la production nationale. Pendant longtemps, cet équilibre a fonctionné. Mais il expose désormais le pays à des risques qu’il ne maîtrise pas. Une hausse des prix internationaux, une crise géopolitique ou une rupture des chaînes logistiques peuvent rapidement renchérir le coût des importations et fragiliser l’approvisionnement. Autrement dit, la sécurité alimentaire d’un pays ne se joue plus seulement dans ses champs. Elle dépend également des marchés mondiaux, des tensions internationales et de la solidité de son économie. À cette dépendance s’ajoute une autre contrainte, plus silencieuse encore : les ressources naturelles. Produire davantage suppose désormais de préserver une eau devenue plus rare, des sols fragilisés et des écosystèmes soumis à des épisodes de sécheresse toujours plus fréquents.
L’agriculture ne peut plus relever seule le défi alimentaire
Face à ces difficultés, produire davantage apparaît souvent comme la solution la plus évidente. Pourtant, augmenter les rendements ne suffira pas si les ressources nécessaires à cette production continuent de diminuer. Les défis alimentaires sont aussi économiques. Lorsque les revenus stagnent tandis que les prix progressent, l’accès à une alimentation de qualité devient plus difficile. Dans le même temps, les contraintes budgétaires limitent la capacité de l’État à soutenir durablement les producteurs comme les consommateurs. La sécurité alimentaire dépend ainsi de nombreux facteurs qui dépassent largement le secteur agricole : les politiques publiques, la qualité de la gouvernance, l’accès au financement, l’innovation et la capacité des institutions à préparer les transformations futures.

Réinventer le modèle agricole
Le constat est exigeant, mais il n’est pas fataliste. La Tunisie dispose de plusieurs atouts pour construire un modèle alimentaire plus résilient. Le premier est humain. Les femmes occupent une place essentielle dans les activités agricoles, notamment dans les zones rurales. Pourtant, elles continuent de rencontrer des difficultés pour accéder au foncier, au crédit, aux équipements et aux investissements. Lever ces obstacles constituerait autant une avancée sociale qu’un levier de développement économique. Le second est technologique. L’écosystème tunisien de l’Agri-Tech développe déjà des solutions capables d’optimiser l’irrigation, d’améliorer la gestion de l’eau, de diffuser des outils numériques et de moderniser les pratiques agricoles.
Pour changer véritablement d’échelle, ces innovations devront toutefois bénéficier d’un cadre réglementaire plus favorable, de procédures administratives simplifiées et d’un meilleur accès au financement. Plus largement, la transition agroécologique offre une perspective capable de concilier plusieurs objectifs longtemps perçus comme incompatibles : produire davantage, préserver les ressources naturelles, renforcer les revenus agricoles et mieux résister aux effets du changement climatique.

Nourrir demain commence aujourd’hui
Plusieurs trajectoires sont aujourd’hui possibles. Continuer à s’appuyer principalement sur les importations permettrait de préserver un équilibre à court terme, sans réduire les vulnérabilités du système. Miser uniquement sur une agriculture plus intensive risquerait, au contraire, d’accroître la pression sur des ressources naturelles déjà fortement sollicitées.
Une troisième voie apparaît plus durable : accélérer la transition agroécologique. Il ne s’agit pas de produire moins, mais de produire autrement, en conciliant innovation, performance économique et adaptation au changement climatique. Cette transformation passe par une meilleure valorisation des femmes rurales, par un soutien accru aux entreprises innovantes et par une mobilisation plus ambitieuse des financements internationaux consacrés à l’adaptation climatique. Autant de leviers qui peuvent permettre à la Tunisie de moderniser son agriculture sans alourdir durablement ses finances publiques.
Au fond, la sécurité alimentaire ne se résume pas à la quantité de produits disponibles sur les étals. Elle mesure la capacité d’un pays à nourrir durablement sa population, à préserver ses ressources et à anticiper les défis de demain. La Tunisie possède les atouts pour réussir cette transition. Mais comme pour toute transformation majeure, le temps constitue une ressource aussi précieuse que l’eau. Plus les décisions seront prises tôt, plus il sera possible de construire une agriculture capable de nourrir durablement les générations futures.
Rahma Jerjir – Faculté des Sciences Économiques et de Gestion de Tunis (FSEGT), Université de Tunis El Manar-Doctorante en sciences économiques- Institut Supérieur de Management Industriel Université de SfaxPr. Wissal Ben Letaifa– ESSECT, Université de Tunis – Maître de conférencesFiras Daoudi – ESSECT, Université de Tunis- Business Department-Universitat Autònoma de Barcelona-Doctorant en sciences de gestion
Consulter le policy brief
"Sécurité Alimentaire en Tunisie - Stratégie pour une Transition Agroécologique et Inclusive”, rédigé pour le Groupe d'analyse stratégique sur la sécurité alimentaire (Version 2, 07/07/2026 - révision suite aux remarques de M. Fethi Sellaouti).