La “stagflation” en Tunisie : un triangle économique piégé

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Dans une économie en bonne santé, certains indicateurs devraient évoluer harmonieusement : plus de croissance entraîne moins de chômage, une inflation modérée soutient l’activité, et un bon rythme de création d’emplois renforce la consommation. En théorie, tout est fluide.

Mais en Tunisie, les rouages semblent déréglés. Depuis plusieurs années, les prix augmentent rapidement, le chômage reste élevé, et la croissance stagne. Ce déséquilibre n’est pas un simple accident conjoncturel : il s’agit d’un phénomène économique où l’inflation et le chômage progressent simultanément, alors que la croissance reste faible, comme l’explique l’article de recherche intitulé “Inflation-Unemployment Dilemma and Economic Growth in Tunisia”, publié dans le Journal of Business and Econometrics Studies, signés par Emna Bouzayani et Naceur Ben Zina. Autrement dit, même lorsque l’économie évolue, les bénéfices ne se répercutent pas réellement sur la population. En Tunisie, ce déséquilibre s’est installé dans la durée.

Pourquoi l’économie tunisienne patine malgré tout

Derrière ce triangle bloqué se cache une mécanique plus subtile que les discours simplistes. En Tunisie, les liens classiques entre croissance, inflation et chômage ne fonctionnent pas comme prévu.

À long terme, seule l’inflation semble avoir un effet positif sur la croissance ; mais seulement jusqu’à un certain seuil. Une hausse modérée des prix peut stimuler un peu l’activité économique, en particulier lorsqu’elle accompagne une reprise.

Mais dès que l’inflation dépasse un niveau critique, ses effets s’inversent : elle affaiblit le pouvoir d’achat, dissuade l’investissement et crée de l’incertitude.

Le chômage, de son côté, ne recule pas mécaniquement avec la croissance. Le produit intérieur brut peut augmenter sans pour autant créer des emplois. Cela remet en cause l’idée qu’il suffirait de “relancer la machine” pour que tout le monde en bénéficie.

À court terme, les effets sont plus visibles : une montée du chômage ralentit immédiatement l’activité économique, et une inflation trop forte pèse sur les ménages comme sur les entreprises.

Quand trop d’inflation et de chômage font dérailler la machine

Au regard de l’article de recherche : Inflation-Unemployment Dilemma and Economic Growth in Tunisia”, publié dans le Journal of Business and Econometrics Studies, réalisée par Emna Bouzayani, Evreux University Institute of Technology, Nimec, France et Naceur Ben Zina, Faculty of Economic Sciences and Management of Sfax, LARIDIAME, University of Sfax, Tunisia , les données tunisiennes montrent que certains seuils agissent comme des lignes rouges. Au-delà, les déséquilibres s’aggravent au lieu de se corriger :

  • Premier seuil : 6,95% d’inflation
    → En dessous, l’économie peut progresser.
    → Au-delà, l’inflation devient un frein : elle affaiblit le pouvoir d’achat, ralentit la consommation, et nuit à la confiance des investisseurs.
  • Deuxième seuil : +0,62 % d’augmentation annuelle du chômage
    → Ce chiffre marque un tournant : au-delà, une part croissante de la population se tourne vers l’économie informelle, souvent faute d’alternatives.
    → Cette dynamique produit une forme de croissance parallèle, mais instable, non régulée et peu bénéfique à long terme.

Résultat : même lorsqu’il y a un peu de croissance, elle ne bénéficie pas à tous, et repose parfois sur des bases fragiles ou invisibles.

Briser le cercle vicieux : quelles pistes concrètes ?

Face à cette mécanique déréglée, les auteurs de l’article de recherche proposent plusieurs pistes permettant de remettre l’économie tunisienne sur des bases plus solides.

  • Maîtriser l’inflation sans l’étouffer : Il ne s’agit pas de viser une inflation nulle, mais de la contenir sous le seuil de 7 %, afin de préserver le pouvoir d’achat tout en soutenant l’activité. Cela passe par : (i) une politique monétaire prudente, (ii) Une régulation des prix des produits essentiels et (iii) un soutien à la production locale pour éviter les pénuries.
  • Orienter les investissements vers l’économie réelle : Pour être utile, l’investissement doit créer de l’emploi et renforcer la production. Cela suppose : (i) un meilleur accès au financement, (ii) une fiscalité stable et prévisible, et (iii) un appui ciblé aux secteurs porteurs : agriculture, industrie, numérique, transition verte…
  • Intégrer progressivement l’économie informelle : Le secteur informel reste le refuge de nombreux Tunisiens exclus du marché formel. Il ne faut pas le rejeter, mais l’accompagner vers la formalisation, via : (i) des régimes fiscaux simplifiés, (ii) l’accès à la protection sociale, et (iii) un accompagnement administratif de proximité.
  • Repenser la formation pour mieux répondre au marché : Le chômage des jeunes est souvent lié à un décalage entre l’offre de formation et les besoins des entreprises. Il faut (i) rapprocher écoles, centres de formation et employeurs, (ii) développer les compétences techniques et numériques, et (iii) valoriser les filières professionnelles et l’apprentissage.

 Sortir de l’impasse, c’est une question de choix

La stagflation n’est pas une fatalité. Elle révèle un fonctionnement déréglé, dans lequel croissance, inflation et emploi n’agissent plus comme des leviers complémentaires.

Les priorités sont claires :

  • Maîtriser l’inflation,
  • Favoriser une croissance qui crée de l’emploi formel,
  • Mieux intégrer l’économie informelle,
  • Et adapter la formation aux besoins réels du marché.

Ces enjeux ne sont pas que techniques. Ils touchent à la qualité de vie, à la dignité du travail, et à la capacité du pays à retrouver une trajectoire de développement plus stable, inclusive et durable. Mieux comprendre ces mécanismes, c’est déjà un premier pas pour en sortir.

ECOTOUS

Consultez l'article de recherche

“Inflation-Unemployment Dilemma and Economic Growth in Tunisia”, publiée dans le Journal of Business and Econometrics Studies” (ISSN: 3049-7159)

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