Depuis plus de dix ans, l’inflation pèse lourdement sur le quotidien des Tunisiens. Malgré les efforts de la Banque centrale et de l’État, les prix continuent d’augmenter, en grande partie à cause d’un manque de coordination entre politiques monétaire et budgétaire. Ce constat est confirmé par l’article de recherche d’Emna Bouzayani, et Naceur Ben Zina, publié dans le Journal of Economics and Business Management Reports et intitulée “Coordination and Strategic Interactions Between Monetary and Fiscal Policies in Tunisia”.
Les factures s’alourdissent, le coût des courses grimpe, tandis que les salaires peinent à suivre le rythme. Face à cette réalité, la Banque centrale augmente ses taux d’intérêt afin de freiner la montée des prix, et l’État tente de maîtriser ses dépenses publiques. Pourtant, ces efforts conjoints restent insuffisants pour contenir durablement l’inflation.
Pour saisir les raisons de cette persistance, il faut examiner les deux leviers économiques principaux dont dispose la Tunisie : la politique monétaire, confiée à la Banque centrale, et la politique budgétaire, sous la responsabilité de l’État.
Quand chaque acteur joue de son côté, l’économie dérape
La politique monétaire agit en modulant les taux d’intérêt pour réguler la demande et limiter la hausse des prix. La politique budgétaire, quant à elle, concerne la gestion des impôts, des dépenses publiques et des emprunts afin de soutenir ou freiner l’activité économique.
Dans un système idéal, ces deux leviers sont étroitement coordonnés. Or, en Tunisie, ils fonctionnent souvent en parallèle, sans concertation suffisante. La Banque centrale prend ses décisions en tenant compte de la croissance et de l’inflation, mais sans toujours intégrer l’impact des finances publiques. De son côté, l’État ajuste son budget sans nécessairement considérer les effets sur la masse monétaire et les prix.
Cette absence de synchronisation réduit l’efficacité des mesures. C’est comme si deux conducteurs tiraient chacun le volant d’une voiture dans des directions opposées : la trajectoire devient instable et l’économie peine à avancer.

Politiques croisées ou en tandem : deux façons d’agir
Il existe deux grandes façons dont la politique monétaire et la politique budgétaire peuvent s’articuler. Selon les circonstances, ces leviers économiques peuvent soit se relayer, soit agir de manière coordonnée.
- La substitution : un acteur prend l’initiative tandis que l’autre reste en retrait, à l’image d’une course de relais où l’on passe le témoin.
- La complémentarité : les deux acteurs interviennent ensemble, de façon coordonnée, pour maximiser leur impact.
Avant 2011, la Tunisie privilégiait surtout la substitution, assurant ainsi une certaine stabilité. Depuis la révolution, ces deux leviers sont souvent activés en même temps, mais sans coordination efficace. Cette absence d’harmonie peut produire des effets paradoxaux.
Un phénomène connu sous le nom de “price puzzle” illustre cette contradiction : malgré la hausse des taux d’intérêt, censée freiner l’inflation, les prix continuent d’augmenter. L’article de recherche montre que ce paradoxe est directement lié à l’absence de coordination entre les décisions monétaires et budgétaires en Tunisie. Ce constat ne cherche pas à pointer une faute individuelle, mais souligne la nécessité d’une coopération institutionnelle renforcée.
Les véritables moteurs de l’inflation en Tunisie
Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas le déficit budgétaire annuel ; la différence entre les dépenses de l’État et ses recettes ; qui est le principal facteur de l’inflation. C’est plutôt le stock de la dette publique accumulée au fil du temps qui pèse le plus lourd.
Imaginez le déficit comme un robinet qui fuit, et la dette comme une baignoire déjà presque pleine. Tant que le robinet continue de couler, la baignoire déborde, exerçant une pression sur l’économie.

Deux autres facteurs alimentent ce phénomène :
- La masse monétaire, soit la quantité d’argent en circulation, qui stimule la demande et pousse les prix à la hausse.
- Le taux d’intérêt, traditionnel outil pour contenir l’inflation, qui devient moins efficace sans un accompagnement budgétaire rigoureux.
Ces mécanismes s’appuient sur la “fiscal theory of the price level”, une théorie qui montre que la politique budgétaire peut influencer autant, voire plus, le niveau général des prix que la politique monétaire, en particulier dans des contextes d’instabilité.
Ce qu’il faut changer pour maîtriser l’inflation
Pour inverser cette tendance, Emna Bouzayani, dans son article de recherche publié dans le Journal of Economics and Business Management Reports et intitulée “Coordination and Strategic Interactions Between Monetary and Fiscal Policies in Tunisia”, indique que plusieurs mesures sont indispensables :
Mettre fin au pilotage en solo : instaurer un cadre formel de coordination entre la Banque centrale et le ministère des Finances, via un comité conjoint ou un dialogue institutionnalisé.
- Agir de concert en période d’inflation élevée : les deux leviers doivent œuvrer dans la même direction pour renforcer leurs effets.
- Accorder autant d’attention à la dette qu’au déficit : la réduction progressive de la dette publique est cruciale pour stabiliser les prix et demande une gestion budgétaire rigoureuse.
- Contrôler la masse monétaire : limiter la création excessive de monnaie nécessite une collaboration étroite entre politiques monétaire et budgétaire.

Ce qu’il faut retenir
- L’inflation persiste en Tunisie car la politique monétaire et la politique budgétaire ne sont pas alignées.
- C’est principalement le niveau élevé de la dette publique, plus que le déficit annuel, qui alimente la hausse des prix.
- Un taux d’intérêt élevé seul ne suffit pas à contenir l’inflation sans une stratégie budgétaire cohérente.
- Une coordination institutionnelle forte entre la Banque centrale et l’État est essentielle pour protéger le pouvoir d’achat.
La Tunisie dispose des outils nécessaires pour maîtriser l’inflation. Ce qui manque aujourd’hui, c’est une stratégie commune et une coordination efficace entre les acteurs clés. Sans ce pilotage concerté, les efforts se neutralisent et ce sont les citoyens qui payent le prix. Ce défi dépasse la technique : il engage la confiance des Tunisiens, la stabilité économique et le bien-être de tous.
ECOTOUS
Consultez l'article de recherche
“Coordination and Strategic Interactions Between Monetary and Fiscal Policies in Tunisia », publiée sur le Journal of Economics and Business Management Reports.