Santé, éducation, emploi, transport, gouvernance locale… Derrière ces grandes thématiques du développement local se trouvent d’abord des expériences vécues. À partir d’une enquête menée auprès de citoyens dans l’ensemble des gouvernorats tunisiens, les résultats recueillis restituent la manière dont les habitants évaluent les politiques publiques locales et les services qui structurent leur quotidien. Un regard ancré dans le terrain, qui met en lumière les inégalités territoriales telles qu’elles sont perçues et ressenties.
La Tunisie a connu d’importantes avancées sociales et économiques depuis l’indépendance. Pourtant, ces progrès ne se sont jamais répartis de manière équilibrée sur l’ensemble du territoire. Certaines régions ont bénéficié d’investissements, d’infrastructures et d’opportunités, tandis que d’autres sont restées durablement en marge, alimentant un sentiment persistant d’injustice territoriale.
Après 2011, la question du développement local s’est imposée comme une priorité nationale. Décentralisation, gouvernance locale, participation citoyenne : les concepts se sont multipliés, portés par l’espoir de rapprocher la décision publique des réalités du terrain. Mais, dans les faits, ces orientations peinent encore à produire des effets visibles et durables dans la vie quotidienne.
Plutôt que de s’appuyer uniquement sur des indicateurs économiques ou sur des discours institutionnels, cette recherche adopte un autre point de vue : celui des citoyens. À partir d’une enquête de terrain menée dans l’ensemble des gouvernorats tunisiens, elle donne la parole aux habitants pour comprendre comment le développement local est réellement perçu et vécu au quotidien.
Santé et éducation : des services publics à deux vitesses

Les réponses recueillies dessinent un premier constat clair : pour beaucoup de citoyens, l’accès aux services publics reste fortement conditionné par le lieu de résidence. La santé apparaît comme l’un des domaines où les inégalités territoriales sont les plus vivement ressenties.
Plus de trois quarts des personnes interrogées jugent la qualité des services hospitaliers locaux mauvaise. Cette appréciation varie fortement selon les territoires. Dans les grandes villes et les délégations chefs-lieux, la présence d’hôpitaux universitaires, de médecins spécialistes et de structures privées améliore l’accès aux soins. À l’inverse, dans de nombreuses délégations défavorisées, les citoyens évoquent un manque de personnel, d’équipements et de services essentiels. Les délais d’attente, la qualité de l’accueil et l’écoute des patients sont régulièrement critiqués.
Ce sentiment d’inégalité ne s’arrête pas aux structures de soins. Les citoyens interrogés l’expriment avec la même force lorsqu’ils évoquent l’éducation. Près de 70% estiment que les conditions de scolarisation dans leur délégation sont mauvaises. Les problèmes mentionnés sont récurrents : infrastructures dégradées, surcharge des classes, pénurie d’enseignants qualifiés. Là encore, les écarts entre territoires apparaissent nettement, renforçant le sentiment que l’accès à des services de qualité dépend fortement du lieu de vie.
Emploi, mobilité, opportunités : le sentiment d’être à l’écart

Au-delà des services sociaux, les habitants interrogés relient directement le développement local à leur capacité à travailler, à se déplacer et à créer des opportunités économiques sur leur propre territoire.
La question de l’emploi occupe une place centrale dans leurs préoccupations. Plus de 90% des citoyens jugent les politiques actives de l’emploi inefficaces. Le chômage des diplômés est perçu comme une crise durable, touchant particulièrement les jeunes et les femmes. Beaucoup expriment une perte de confiance dans la valeur du diplôme, face à un marché du travail saturé et à des opportunités jugées rares ou précaires.
Pour de nombreux citoyens, l’absence d’opportunités professionnelles est aggravée par une autre difficulté du quotidien : la mobilité. Près de 80% des personnes interrogées estiment que la qualité du transport public est mauvaise. Dans certaines délégations, l’offre est insuffisante, irrégulière ou peu sécurisée, limitant l’accès à l’emploi, à la formation et aux services essentiels.
Du côté de l’entrepreneuriat, les réponses recueillies mettent également en évidence de fortes disparités territoriales. Plus des trois quarts des citoyens jugent les opportunités de création d’entreprises insuffisantes dans leur délégation. Les territoires déjà favorisés continuent d’attirer les investissements, tandis que les régions de l’intérieur peinent à enclencher une dynamique économique durable.
Gouvernance locale : des attentes fortes, une confiance fragile
Face à ces difficultés, les citoyens interrogés se tournent naturellement vers les institutions locales. Leur regard sur le fonctionnement des collectivités permet de mieux comprendre la fragilité du lien entre gouvernance territoriale et attentes citoyennes.
Près de 90 % des personnes interrogées se déclarent insatisfaites du fonctionnement des collectivités locales. Pour beaucoup, l’action municipale reste cantonnée à des tâches de gestion courante, comme la propreté ou l’entretien des routes. Les compétences élargies prévues par la loi sont peu connues et rarement visibles dans la pratique.
La gestion de l’environnement et des ressources naturelles cristallise particulièrement les critiques. Une large majorité des citoyens estime que ces ressources sont mal gérées ou insuffisamment valorisées. Les politiques de développement local sont jugées inefficaces, freinées par le manque de moyens financiers, les lourdeurs administratives, les conflits politiques locaux et l’instabilité des orientations publiques.

Pris ensemble, ces constats issus de la parole des citoyens dessinent un tableau cohérent. Ils révèlent moins une accumulation de dysfonctionnements isolés qu’un sentiment partagé : celui d’un développement local encore éloigné des réalités vécues. Les inégalités territoriales ne se limitent pas aux infrastructures ou aux indicateurs économiques. Elles se traduisent aussi par une relation fragilisée entre les habitants, leurs territoires et les institutions locales. Tant que les politiques de développement resteront perçues comme déconnectées des besoins locaux, la promesse du développement local continuera de peiner à se concrétiser.
Issam BRIKI – Enseignant- chercheur, Université de Sfax
Consulter l'article de recherche
“Les problèmes de développement local en Tunisie”, publié dans la Revue Africaine des Sciences Humaines et Sociales, n°6, 2024, pp. 160-199.