Près d’un diplômé tunisien sur cinq occupe un poste qui ne correspond pas à son niveau d’études. Trop qualifié pour son emploi, sous-utilisé, parfois résigné, ce phénomène que les économistes appellent la surqualification est bien plus qu’une statistique. C’est une réalité vécue par des milliers de jeunes qui ont investi des années dans leurs études, pour se retrouver à des postes qui n’en demandaient pas autant.
Après des années de sacrifices, d’examens et de nuits blanches, un diplôme en poche devrait ouvrir des portes. En Tunisie, il les ouvre, mais pas toujours les bonnes. Des analyses menées à partir de l’Enquête nationale sur la population et l’emploi de 2013 révèlent qu’environ 19,8% des diplômés de l’enseignement supérieur occupent des postes qui n’exigent pas leur niveau de qualification. Un chiffre qui cache une réalité encore plus sévère selon les secteurs, les filières et les régions.
Ce phénomène (la surqualification) n’est pas une fatalité. Il résulte de choix structurels, de politiques d’orientation mal calibrées et d’un tissu économique insuffisamment diversifié. Comprendre ses mécanismes, c’est déjà esquisser les voies pour le corriger.
Un diplôme qui ne garantit plus rien : les chiffres qui font mal

La surqualification n’est pas un phénomène marginal. En 2013, près d’un diplômé sur cinq se trouvait dans cette situation. Et le taux grimpe dramatiquement selon les secteurs : dans l’agriculture, 81% des diplômés occupent des postes en dessous de leur niveau d’études. Dans le bâtiment et les travaux publics, ce chiffre atteint 57%. Dans le commerce, il s’élève à 48,5%.
Ces secteurs ont en commun de proposer peu d’emplois qualifiés. Faute de mieux, des diplômés (ingénieurs, licenciés, techniciens supérieurs) s’y engouffrent pour éviter le chômage. Car l’alternative est souvent pire : en 2018, le taux de chômage des diplômés en Tunisie atteignait 30%, l’un des plus élevés de la région MENA.
L’âge aggrave encore le tableau. Chez les 20-24 ans, le taux de surqualification dépasse 52%. Il descend progressivement avec l’expérience (37,8% entre 25 et 29 ans, 24,8% entre 30 et 34 ans), mais reste présent tout au long de la vie active. Pour les plus jeunes, la surqualification n’est donc pas un passage temporaire : elle peut devenir un piège durable si aucune politique ne vient corriger la trajectoire.
La filière d’études pèse aussi lourd dans la balance. Les titulaires d’un diplôme de technicien supérieur affichent le taux de surqualification le plus élevé, à 25,5%. Viennent ensuite les licenciés en économie, gestion et droit à 19,1%, puis les licenciés en lettres et sciences sociales. À l’opposé, les ingénieurs et les médecins sont nettement mieux préservés, grâce à la spécificité et à la rareté relative de leurs professions.
Ce qui détermine le risque : profil, contrat, région

La surqualification ne frappe pas tous les diplômés de la même façon. Une analyse économétrique rigoureuse (croisant caractéristiques individuelles et caractéristiques d’emploi) permet d’identifier les profils les plus exposés.
Le statut matrimonial joue un rôle souvent négligé. Les travailleurs mariés affichent une probabilité plus élevée d’être surqualifiés que les célibataires. Une explication tient à la contrainte de la double recherche d’emploi au sein d’un couple : lorsque l’un des conjoints optimise sa situation professionnelle (généralement l’homme) l’autre accepte souvent un poste moins adapté à ses qualifications pour rester géographiquement proche.
Le type de contrat est également déterminant. Les travailleurs en CDI sont nettement moins exposés à la surqualification que ceux en CDD ou en situation informelle, sans contrat. Un emploi précaire et temporaire incite moins à exiger un poste parfaitement adapté à son niveau de formation, on accepte ce qui se présente, en espérant mieux plus tard.
La géographie, enfin, amplifie tout le reste. Dans les gouvernorats à faible tissu industriel (Kébili, Sidi Bouzid, Gafsa, Tozeur) les diplômés se retrouvent massivement dans des secteurs peu qualifiants comme l’agriculture. Dans les gouvernorats côtiers (Tunis, Ben Arous, Ariana, Sousse, Sfax) les emplois disponibles se concentrent dans le commerce et le bâtiment, secteurs où la surqualification reste également élevée. Le marché du travail régional conditionne directement les perspectives de chaque diplômé, quelle que soit sa formation.
Sortir du piège : ce que les politiques publiques peuvent faire

La surqualification n’est pas une fatalité. Elle résulte de déséquilibres précis, identifiables, et donc corrigeables, à condition d’agir sur plusieurs leviers simultanément.
Le premier problème est celui de l’orientation universitaire. Le système actuel oriente les étudiants selon leur score au baccalauréat, indépendamment des besoins du marché du travail. Résultat : des filières comme l’économie, la gestion, le droit et les sciences sociales sont massivement saturées, produisant une inflation de diplômes que le marché ne peut absorber. Réformer l’orientation en intégrant des critères liés aux débouchés réels serait une première rupture nécessaire.
Le deuxième défi est structurel : l’économie tunisienne ne crée pas suffisamment d’emplois qualifiés. Les secteurs à forte intensité de connaissance (industrie pharmaceutique, activités financières, télécommunications, industries mécaniques et électriques, services aux entreprises) restent insuffisamment développés. Orienter l’investissement vers ces secteurs permettrait de créer des postes réellement adaptés aux profils des diplômés.
Enfin, l’inadéquation entre offre et demande d’emploi est aussi nourrie par un déficit d’information. La nomenclature nationale des professions est trop générale pour guider efficacement les choix de formation ou de recrutement. Actualiser ce référentiel, et renforcer les capacités des agences publiques d’emploi (en y intégrant de vrais experts en coaching et en orientation) permettrait de fluidifier significativement les transitions entre études et travail.
La surqualification est le symptôme d’un déséquilibre profond entre ce que le système éducatif produit et ce que le tissu économique est capable d’absorber. Pour les jeunes diplômés tunisiens, elle représente une perte réelle, de revenus, de motivation, de perspectives. Pour l’économie nationale, elle constitue un gaspillage massif de capital humain.
Résorber ce phénomène exige une action coordonnée : réformer l’orientation universitaire, diversifier le tissu économique vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée, et améliorer la qualité de l’intermédiation sur le marché du travail. Le diplôme ne devrait pas être un ticket pour la désillusion, il devrait rester ce qu’il a toujours été censé être : une promesse d’avenir.
Wajdi Kthiri – Dr. en économie, Économiste en chef, Institut Tunisien de la Compétitivité et des Études Quantitatives (ITCEQ), Tunisie
Consulter le Working Paper
“Over-Education in the Tunisian Labour Market : Characteristics and Determinants”, EMNES Working Paper N°22, avril 2019. Disponible sur www.emnes.org