Dans 92% des universités du monde, les étudiants utilisent l’intelligence artificielle. Les manuels scolaires coréens s’adaptent en temps réel au niveau de chaque élève. Les Émirats ont un ministère de l’IA depuis 2017. Et la Tunisie ? Ses élèves utilisent ChatGPT en cachette, ses enseignants s’inquiètent, et aucune stratégie nationale n’existe encore. Le retard est réel. Mais les cartes pour le rattraper sont là, à condition d’agir maintenant.
Fin 2022, ChatGPT débarque sur les écrans du monde entier. En quelques semaines, des millions d’élèves et d’étudiants s’en emparent pour rédiger leurs devoirs, préparer leurs exposés, chercher des réponses à toute heure. La Tunisie ne fait pas exception. Les étudiants adoptent l’outil avec enthousiasme. Les enseignants, eux, y voient surtout un risque de fraude, rarement une opportunité pédagogique.
Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle une réalité plus large : pendant que le reste du monde structure, forme et investit dans l’intelligence artificielle éducative, la Tunisie avance encore sans boussole. Pas de stratégie nationale. Pas de manuels numériques dans les écoles publiques. Peu d’infrastructures. Et pourtant ; et c’est là toute la paradoxe; le pays forme chaque année près de 1400 spécialistes en IA et se classe deuxième en Afrique pour la préparation de ses talents dans ce domaine. Un potentiel réel, qui risque de se dissiper faute d’être organisé.

L’IA à l’école : une révolution concrète, pas une fiction
Pour comprendre l’urgence, il faut d’abord comprendre ce que l’intelligence artificielle change vraiment dans une salle de classe, loin des discours abstraits.
Pour l’élève, l’apport le plus immédiat est la personnalisation. Plutôt qu’un cours identique pour tous, des outils comme Khan Academy adaptent les exercices au niveau et au rythme de chaque apprenant, en temps réel. Un élève en difficulté reçoit une explication différente, un élève avancé est challengé davantage. C’est comme avoir un tuteur individuel, sans en payer le prix.
Pour les élèves en situation de handicap, l’IA ouvre des portes concrètes : des applications lisent les textes à voix haute pour les malvoyants, d’autres traduisent en langue des signes pour les malentendants, d’autres encore transforment les devoirs en jeux pour les dyslexiques. L’école devient plus accessible, sans surcoût humain supplémentaire.
Pour les enseignants enfin, l’IA peut prendre en charge ce qui consomme le plus de temps : préparer des supports de cours variés, corriger des copies, générer des exercices adaptés. Libéré de ces tâches répétitives, le professeur peut se concentrer sur ce que la machine ne remplacera jamais : écouter un élève en difficulté, transmettre une passion, créer du lien. L’IA n’est pas là pour remplacer l’enseignant, mais pour lui rendre son cœur de métier.
Ce que font les autres, et ce que ça coûte de ne rien faire
Le monde n’a pas attendu. Depuis 2023, les expériences se multiplient à une vitesse qui donne le vertige. En Corée du Sud, le ministère de l’Éducation a certifié 76 manuels scolaires basés sur l’IA pour les élèves du primaire et du secondaire dès la rentrée 2025. Ces manuels s’adaptent automatiquement au niveau de chaque élève en mathématiques, en anglais et en informatique. Les enfants apprennent les bases de l’IA dès l’âge de 8 ans.

En Chine, l’IA analyse les performances de millions d’élèves pour identifier, région par région, les points du programme que les enfants ne comprennent pas, et ajuster les contenus en conséquence. Dans les zones rurales où manquent les enseignants qualifiés, des tuteurs numériques intelligents prennent le relais.
Aux Émirats Arabes Unis, un ministère dédié à l’IA existe depuis 2017. L’université Mohammed Bin Zayed pour l’Intelligence Artificielle, inaugurée en 2019, est la première université au monde entièrement consacrée à la recherche en IA. Au Royaume-Uni, l’IA est officiellement présentée comme un outil de décharge pour les enseignants, pour qu’ils puissent enseigner mieux, pas moins.
En Tunisie, pendant ce temps, les manuels scolaires restent en papier. Les plateformes éducatives numériques sont quasi absentes des établissements publics. L’infrastructure informatique est insuffisante, aussi bien dans les grandes villes qu’en milieu rural. Et les actions qui existent, les ateliers de l’Université Virtuelle de Tunis, les formations du centre Khawarizmi, les initiatives de quelques enseignants pionniers, restent des efforts dispersés, portés par des individus motivés, sans cadre national pour les amplifier. Ce n’est pas une fatalité. C’est une fenêtre d’opportunité qui se referme.
Une feuille de route réaliste, adaptée aux moyens tunisiens
La bonne nouvelle, c’est que rattraper ce retard ne nécessite pas de budget colossal. Ce qu’il faut, c’est une méthode, et la volonté de s’y tenir.

Gouverner d’abord. La première étape est d’avoir un pilote. Le Conseil Supérieur de l’Éducation et de l’Enseignement, créé en mai 2025, est l’organe idéal pour coordonner une stratégie IA entre tous les ministères concernés, Éducation, Formation professionnelle, Enseignement supérieur. Deux structures déjà actives seraient ses bras opérationnels : le CNTE pour les écoles, l’UVT pour les universités.
Former ensuite. Pas question de transformer les professeurs en ingénieurs. L’objectif est de former des “Activateurs d’IA”, des enseignants capables d’utiliser les bons outils, de les intégrer dans leurs cours, et d’expliquer à leurs élèves comment l’IA fonctionne et quelles en sont les limites. La méthode proposée est économique : former d’abord une petite cohorte de formateurs régionaux, qui formeront ensuite leurs collègues. Des ressources gratuites existent déjà (Khan Academy, les ateliers numériques de Google, les MOOCs de l’Université d’Helsinki) et peuvent servir de base immédiatement.
Innover avec ce qu’on a. Équiper chaque élève d’un ordinateur portable n’est pas réaliste à court terme. Mais le smartphone, lui, est déjà là, dans la poche de presque tous les élèves tunisiens. Des applications légères, gratuites, fonctionnant même sans connexion internet stable, peuvent transformer cet outil du quotidien en support d’apprentissage personnalisé. C’est l’approche “Mobile-First”, pragmatique, économique, et déjà adoptée avec succès dans plusieurs pays africains aux ressources comparables.
L’intelligence artificielle ne va pas attendre que la Tunisie soit prête. Elle est déjà là, sur les écrans des élèves, dans les pratiques informelles des enseignants les plus curieux, dans les laboratoires des start-ups tunisiennes qui innovent sans filet. Ce qui manque, ce n’est pas le talent. Ce n’est pas non plus l’argent, les solutions proposées sont volontairement à faible coût. Ce qui manque, c’est la décision de construire un cadre commun, clair et durable. Chaque année sans stratégie nationale, c’est une promotion d’élèves qui apprend à utiliser l’IA sans qu’on ne lui ait jamais expliqué comment, ni pourquoi. Et c’est une occasion de rattraper le retard qui s’évanouit un peu plus.
IACE – Institut arabe des chefs d’entreprises
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"Pour une stratégie Tunisienne d'adoption de l'IA dans le système éducatif."