La guerre qui se déroule au Moyen-Orient n’est pas qu’une affaire lointaine. Pour la Tunisie, chaque baril de pétrole qui monte en prix se traduit directement en dépenses publiques supplémentaires, en factures plus lourdes pour les entreprises et en pouvoir d’achat grignoté pour les ménages. L’IACE a modélisé trois scénarios possibles, et les chiffres sont édifiants.
Les détroits d’Ormuz et de Bab El-Mandeb sont des passages obligés pour près de 20% du commerce mondial de pétrole et de gaz. Quand ces routes sont menacées, toute la chaîne d’approvisionnement mondiale se tend, et les pays importateurs d’énergie comme la Tunisie se retrouvent en première ligne.
Le Fonds monétaire international a alerté : une hausse de seulement 10% du prix du pétrole maintenue sur un an pourrait faire grimper l’inflation mondiale de 0,4 point et amputer la croissance de 0,1 à 0,2%. Or, depuis décembre dernier, les prix des hydrocarbures ont déjà progressé de 50%. Ce n’est plus une hypothèse, c’est une réalité en cours.
Trois scénarios, trois destins possibles
Pour mesurer l’impact sur la Tunisie, l’IACE a construit trois scénarios selon l’évolution du conflit.
Le premier, dit d’escalade régionale modérée, suppose que les tensions s’intensifient sans bloquer totalement les voies maritimes. Les marchés fonctionnent, mais dans un climat d’incertitude persistante, avec un baril de Brent atteignant 100 dollars.
Le deuxième, le plus sévère, envisage la fermeture du détroit d’Ormuz, une hypothèse que l’histoire de la région a déjà frôlée à plusieurs reprises. Elle déclencherait un choc pétrolier avec un baril dépassant 120 dollars, une flambée des prix alimentaires aggravée par le fait que 30% des exportations mondiales d’engrais transitent par ce même détroit.
Le troisième est le scénario de l’espoir : un cessez-le-feu. Les marchés se stabilisent progressivement et le baril redescend aux environs de 80 dollars.
Le budget de l’État sous haute tension

C’est sur les finances publiques que l’impact est le plus immédiat. La Loi de Finances 2026 prévoit 4 993 MDT en subventions énergétiques, calculées sur un baril à 63,3 dollars. Ce chiffre pourrait voler en éclats : les subventions bondiraient à 10850 MDT en cas d’escalade modérée, dépasseraient 12000 MDT en cas de choc pétrolier (soit plus du double) et atteindraient tout de même 7200 MDT même en cas de cessez-le-feu. Pour avoir un ordre de grandeur concret : chaque dollar de hausse du baril coûte 164 MDT supplémentaires à l’État.
Ce n’est pas sans précédent. Lors de la guerre en Ukraine, les subventions énergétiques avaient atteint 7 628 MDT contre des prévisions initiales de 2 891 MDT, une leçon que les faits actuels semblent en passe de confirmer.
La situation est d’autant plus délicate que le budget 2026 est déjà sous tension : un déficit primaire de 3 807 MDT, un recours au financement de la Banque Centrale à hauteur de 11 milliards de dinars, et des dépenses supplémentaires (hausses de salaires, dispositions fiscales) pas encore entièrement absorbées.
Inflation, croissance, pouvoir d’achat : une cascade d’effets

L’énergie n’est pas le seul canal de transmission. La Tunisie achemine 98% de son commerce extérieur par voie maritime. Une hausse des coûts de fret et une augmentation des prix des matières premières importées se répercutent mécaniquement sur les prix à la consommation.
Sur l’inflation, le taux attendu à 5,5% avant la guerre pourrait monter à 6,1% en cas d’escalade modérée, voire à 6,5% en cas de choc majeur. Des dixièmes de points qui, en apparence, semblent anodins, mais qui représentent une pression bien réelle sur les budgets des ménages les plus modestes, notamment pour l’alimentation et le transport.
Sur la croissance, une projection initiale de 3,3% pourrait tomber à 2,3%, voire à 1,9% dans le pire des cas. Ce sont des points de croissance qui se traduisent en emplois non créés, en investissements reportés, en entreprises fragilisées, particulièrement dans le textile, les industries mécaniques et électriques, fortement liées à la demande européenne.
Le secteur touristique ne serait pas épargné : les recettes attendues à 8520 MDT pourraient reculer à 8 085 MDD dans le scénario le plus défavorable. Les transferts des quelque 150000 Tunisiens résidents dans les pays du Golfe resteraient relativement stables, la plupart bénéficiant de contrats de travail solides.

Face à ces risques, l’IACE appelle à agir sur deux horizons. À court terme : stocks stratégiques d’hydrocarbures et de produits alimentaires, soutien à la production agricole locale, économies d’énergie dans le secteur public. À moyen terme : accélérer la transition vers les énergies renouvelables, moderniser les filières céréalières, et mettre en œuvre les réformes structurantes (Code des changes, loi sur l’investissement) pour diversifier les sources de financement du pays. La fenêtre pour agir de manière préventive est étroite. Et les chiffres montrent que le scénario du pire n’est pas exclu.
IACE -Institut arabe des chefs d’entreprises
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“Guerre au Moyen-Orient : enjeux et impacts sur l'économie tunisienne”.