En Tunisie, les petites et moyennes entreprises représentent plus de 90% du tissu économique. Elles créent des emplois, stimulent l’innovation, portent la croissance du pays. Pourtant, une sur trois seulement survit au-delà de deux ans. La raison principale ? Le financement. Ou plutôt, la difficulté à y accéder. Une étude menée auprès d’entrepreneurs tunisiens lève le voile sur leurs stratégies, leurs astuces, et les murs auxquels ils se heurtent.
En 2023, les PME tunisiennes ont créé près de 27000 emplois nets. Des chiffres qui témoignent d’un dynamisme réel, mais qui masquent une réalité bien plus sombre : la grande majorité de ces entreprises ne passent pas le cap des deux premières années. Et la cause numéro un de ces fermetures prématurées, c’est presque toujours la même : le manque de financement. Selon les études disponibles, jusqu’aux deux tiers des dirigeants de moyennes entreprises citent l’insuffisance de ressources financières comme raison principale de leur abandon.
Pour comprendre comment les entrepreneurs s’en sortent malgré tout, une équipe de chercheurs a rencontré cinq chefs d’entreprise tunisiens, issus de secteurs variés, textile, informatique, agriculture, design, logistique…. Cette enquête s’inscrit dans le cadre de l’étude “Financing Strategies and Resource Access among Tunisian SMEs: A Multi-Case Study Approach”, réalisée par Lina Rouabeh, Hanen Khanchel-Lakhoua et Gregory Guéneau, et publiée dans l’Arab Journal of Administrative Sciences (Conseil de publication académique de l’Université du Koweït). L’objectif : comprendre concrètement comment ils trouvent l’argent pour lancer, puis faire durer leur activité. Ce qu’ils ont raconté dépasse largement la question du crédit bancaire.

L’argent, c’est l’oxygène de l’entreprise
La métaphore revient dans les entretiens comme une évidence partagée. Sans financement, une PME ne peut pas payer ses fournisseurs, honorer ses commandes, recruter. Un chef d’entreprise du secteur textile le dit sans détour : sans accès au fonds de roulement, l’activité s’étouffe, tout simplement.
Ce constat, tous les entrepreneurs interrogés le partagent, mais ce qui frappe dans leurs témoignages, c’est à quel point les situations concrètes diffèrent. Pour une entreprise agricole de Sfax, le problème est lié au rythme des saisons : les besoins en financement ne coïncident pas avec les calendriers bancaires. Pour une société de logistique, l’impossibilité d’obtenir un crédit a empêché l’achat de camions électriques, pendant que des concurrents modernisaient leur flotte. Pour une entreprise de design, un grand chantier a été perdu faute de financement-relais disponible au bon moment. Dans tous les cas, le message est identique : l’argent n’est pas seulement un outil de croissance. C’est une condition de survie. Et quand il manque, ce sont des contrats perdus, des opportunités ratées, des emplois qui n’existent pas.
Se débrouiller quand les banques disent non

Alors, comment font-ils ? Puisque les circuits classiques restent souvent fermés, les entrepreneurs tunisiens ont développé une créativité remarquable, et une résilience que les chiffres seuls ne sauraient raconter.
La première réaction, quasi universelle, c’est de puiser dans ses propres ressources. Économies personnelles, réinvestissement des bénéfices, emprunts informels auprès de la famille ou d’amis proches, ces stratégies permettent de garder la main sur l’entreprise sans dépendre d’un créancier extérieur. Un entrepreneur en informatique a ainsi proposé à trois membres de sa famille des titres convertibles en échange de leur participation au capital. Une entrepreneuse en design a choisi de suspendre le versement de dividendes pour réinjecter chaque dinar dans l’activité. “C’est lent, dit-elle, mais on préserve le contrôle.”
D’autres se sont tournés vers des structures alternatives : banques coopératives locales, institutions de microfinance, voire plateformes de financement participatif. Ces solutions ne remplacent pas totalement le crédit bancaire classique, mais elles offrent une bouée précieuse quand les grandes banques ferment leurs portes.
Ce portrait serait incomplet, cependant, s’il s’arrêtait là. Car derrière cette ingéniosité se cachent des obstacles structurels que la seule volonté entrepreneuriale ne peut pas faire disparaître.
Des murs bien réels : garanties, méfiance et discriminations
Le premier mur, c’est la garantie, ce que les banques appellent le “collatéral”. Concrètement, pour obtenir un prêt, il faut souvent présenter un bien immobilier. Or beaucoup de PME ne possèdent pas de terrain ni de local. Une entreprise de logistique qui loue son entrepôt se retrouve d’emblée hors jeu, quel que soit son sérieux ou son chiffre d’affaires.
Vient ensuite l’invisibilité des actifs immatériels. Une société informatique dont la principale richesse réside dans ses logiciels et sa propriété intellectuelle ne peut pas les mettre en garantie. Pour les banques traditionnelles, ce qui ne se pèse pas ne se finance pas, une logique de plus en plus déconnectée de l’économie réelle.

Mais le témoignage le plus frappant de l’étude est peut-être celui d’une entrepreneuse dans le secteur de la construction, qui raconte s’être vu demander où était son mari lors d’une demande de prêt. Cette anecdote n’est pas isolée. Elle illustre un biais systémique documenté à l’échelle internationale : les femmes entrepreneures font face à des obstacles spécifiques pour accéder au crédit, en particulier dans des secteurs traditionnellement masculins.
À cela s’ajoute la question de l’informalité, très répandue dans l’agriculture et d’autres secteurs. Des comptabilités correctes mais non standardisées suffisent à rendre les banques méfiantes, même lorsque l’activité est saine et rentable.
Ce que cela devrait changer, pour tous
Ces obstacles ne sont pas une fatalité. L’étude montre aussi, concrètement, ce qui fonctionne pour ceux qui ont réussi à décrocher des financements externes. Soigner sa comptabilité et se faire accompagner par un expert-comptable extérieur a permis à plusieurs entreprises d’obtenir un financement après des années de refus. Envoyer régulièrement ses bilans à sa banque (même sans avoir besoin d’un prêt) construit, sur le long terme, une relation de confiance décisive. Chercher des subventions internationales représente une voie exigeante mais fructueuse pour certains profils.
Pour les décideurs politiques et les institutions financières, le message est tout aussi clair : les critères d’attribution des crédits doivent évoluer. Reconnaître la valeur des actifs immatériels, développer des produits financiers adaptés aux cycles saisonniers, supprimer les biais de genre dans l’évaluation des dossiers, tout cela est à la fois possible et nécessaire. Les PME tunisiennes ne demandent pas de privilèges. Elles demandent des règles du jeu équitables.
ECOTOUS
Consultez l’étude
"Financing Strategies and Resource Access among Tunisian SMEs: A Multi-Case Study Approach", réalisée par Lina Rouabeh, chercheuse en management et entrepreneuriat, Université de Carthage (Tunisie); Hanen Khanchel-Lakhoua, professeure assistante à l'IHEC, Université de Carthage (Tunisie). Gregory Guéneau, entrepreneur et chercheur, Institut ADALIA (Maroc) - Publiée dans l'Arab Journal of Administrative Sciences (Conseil de publication académique de l'Université du Koweït), 2025.