Et si la prochaine crise pétrolière se jouait dans les rues de Tunis ?

Ecotous
6 Min Lire

Imaginez un robinet par lequel coule un cinquième de tout le pétrole consommé sur la planète. Ce robinet, c’est le détroit d’Ormuz, coincé entre l’Iran et la péninsule arabique, large d’à peine 50 kilomètres à son point le plus étroit. Si ce passage venait à se fermer, même temporairement, les prix du brut s’envoleraient en quelques heures sur tous les marchés de la planète. Le Japon l’a bien compris : Tokyo a déjà commencé à puiser dans ses réserves stratégiques de pétrole pour se prémunir contre un éventuel blocage. D’autres puissances asiatiques emboîtent le pas, conscientes que la dépendance à ce corridor maritime est une vulnérabilité stratégique majeure.

La Tunisie, elle, se trouve dans une position autrement plus fragile. Le pays importe la majeure partie de son énergie et consacre chaque année des milliards de dinars en subventions pour maintenir les prix des carburants à un niveau supportable pour les ménages. À chaque flambée du baril, ce sont les comptes publics qui trinquent. Dans une tribune publiée sur Kapitalis le 26 mars 2026, Houssem Djelassi, fondateur de la plateforme Planif Pay, tire la sonnette d’alarme et propose une piste de réflexion aussi simple que percutante.

Un détroit lointain qui pèse directement sur le portefeuille des Tunisiens

Près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole emprunte chaque jour le détroit d’Ormuz. Les tensions géopolitiques dans la région — entre rivalités iraniennes, présence militaire américaine et instabilité chronique — font de ce couloir maritime une poudrière permanente. Toute perturbation, même une simple menace de blocage, suffit à faire bondir les cours du brut sur les marchés internationaux. Les répercussions se propagent alors comme une onde de choc, touchant en premier lieu les économies les plus dépendantes des importations énergétiques.

Pour un pays comme la Tunisie, dont les marges budgétaires sont déjà tendues à l’extrême, chaque dollar supplémentaire sur le prix du baril se traduit par un alourdissement du déficit public. Les subventions énergétiques, censées protéger le pouvoir d’achat des citoyens, deviennent alors un gouffre financier. C’est un peu comme un ménage qui vit à découvert : le moindre imprévu peut faire basculer l’équilibre. Compter sur l’Algérie voisine pour un soutien énergétique de secours, comme certains le suggèrent, reste une option fragile et insuffisante. La souveraineté économique ne se sous-traite pas.

Le bus, cet outil de souveraineté énergétique que personne ne voit

C’est là que l’analyse de Djelassi prend un tour inattendu. Plutôt que de se limiter aux grands discours sur la transition énergétique ou les partenariats internationaux, il pointe un levier concret, disponible immédiatement : le renforcement des flottes de bus et des transports en commun.

Le raisonnement est limpide. Chaque voiture individuelle retirée de la circulation au profit d’un trajet en bus, c’est du carburant économisé. À l’échelle d’une ville comme Tunis, puis du pays tout entier, ces économies cumulées représenteraient un allègement significatif de la facture énergétique nationale. Moins de carburant importé signifie moins de subventions à verser, donc des finances publiques plus saines et un budget mieux armé pour absorber les chocs extérieurs. En somme, un bus rempli de passagers aux heures de pointe, c’est l’équivalent de dizaines de pleins d’essence en moins chaque jour.

Cette approche a aussi le mérite de la faisabilité. Contrairement aux grands projets d’infrastructure qui nécessitent des années de planification et des financements colossaux, améliorer la fréquence et la couverture des lignes de bus existantes peut se faire rapidement, avec des moyens raisonnables. C’est un levier simple, concret, et immédiatement actionnable — un premier pas vers une politique énergétique véritablement souveraine.

Anticiper au lieu de subir, la marque des économies résilientes

« Les nations qui traversent le mieux les périodes instables sont celles qui transforment l’anticipation en action concrète », rappelle Djelassi. Cette phrase résume à elle seule le changement de paradigme nécessaire. La Tunisie a trop longtemps géré ses crises énergétiques dans l’urgence, en colmatant les brèches à coup de subventions supplémentaires ou d’emprunts extérieurs, sans jamais s’attaquer aux causes structurelles de sa vulnérabilité.

Le défi est désormais de passer d’une logique de réaction à une logique de prévention. Investir massivement dans le transport collectif, diversifier les sources d’approvisionnement énergétique, développer les énergies renouvelables : autant de chantiers qui ne relèvent pas de la science-fiction mais de la volonté politique. Le transport public, en particulier, offre un triple avantage : il réduit la dépendance au pétrole, il améliore la qualité de vie urbaine et il libère des ressources budgétaires pour d’autres priorités sociales comme la santé ou l’éducation.

La prochaine crise du détroit d’Ormuz n’est pas une hypothèse lointaine — c’est une question de calendrier. La Tunisie a le choix : continuer à naviguer à vue et encaisser les chocs, ou commencer dès maintenant à bâtir ses amortisseurs économiques. Et si la première étape, la plus accessible, était tout simplement de mettre davantage de bus dans les rues ?

Partager cet article
Leave a Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *