Et si l’explosion de la dette publique n’était pas une fatalité, mais un scénario évitable ? Une approche innovante permet désormais de projeter l’évolution de la dette tunisienne en intégrant l’incertitude liée aux crises futures. Elle offre ainsi une lecture prospective des trajectoires possibles… et éclaire les choix de politique publique.
Entre 2010 et 2018, la dette publique tunisienne est passée de 40% à 77 % du PIB. Une hausse fulgurante, nourrie par les dépenses post-révolution, les besoins sociaux, les tensions politiques… puis, la crise de la Covid-19 a achevé de creuser l’écart. Comment savoir si cette dette est encore supportable pour le pays ?
Pour y répondre, cette approche utilise une méthode stochastique, basée sur des simulations multiples prenant en compte les incertitudes économiques. Plutôt que de s’appuyer sur un seul scénario, elle produit une gamme réaliste de trajectoires possibles, évaluant ainsi la solidité des politiques publiques face aux crises.
Dette publique : tout est dans la réaction de l’État
L’originalité de cette étude repose sur la simulation de 1000 scénarios différents pour la dette tunisienne sur la période 2018-2022. Ces projections prennent en compte les aléas économiques (croissance, taux d’intérêt, inflation) mais aussi la manière dont l’État réagit à l’augmentation de sa dette.

Cinq cas de figure sont testés, du plus optimiste au plus risqué :
- Un scénario “réaliste”, où le gouvernement réagit modérément ;
- Un scénario sans réaction au cycle économique (croissance, ralentissement) ;
- Un scénario de non-réaction totale à la hausse de la dette (le plus risqué) ;
- Un scénario avec une forte réaction des autorités publiques ;
- Un scénario où les objectifs budgétaires fixés sont pleinement atteints.
Les résultats montrent que seuls les scénarios 4 et 5 permettent de redresser la trajectoire de la dette. À l’inverse, en l’absence de réaction, la dette publique pourrait dépasser les 90% du PIB, devenant difficilement soutenable.
Une méthode innovante pour penser l’incertitude
Plutôt que de faire une seule prévision économique, cette approche s’inspire des modèles météorologiques : (analyse stochastique). Elle permet de simuler une large gamme d’évolutions possibles, en intégrant des aléas réalistes.
▶ Image parlante : imaginez un avion survolant une zone de turbulences. Le pilote n’a pas une seule route tracée, mais un éventail de routes possibles, selon le vent, la météo, la réactivité des commandes. C’est ce que fait ici la simulation stochastique : elle envisage les turbulences de l’économie pour anticiper les sorties de piste.

Cette approche permet aussi de mesurer l’impact de chocs exceptionnels, comme celui de la Covid-19. Et le constat est sans appel : la trajectoire réelle de la dette tunisienne en 2021 (près de 88,5% du PIB) correspond exactement au scénario le plus pessimiste, celui d’un gouvernement peu réactif.
Une dette, des choix politiques
La dette publique n’échappe pas au contrôle politique. Sa trajectoire dépend directement des décisions prises en matière de dépenses, fiscalité et gouvernance.
Depuis 2018, certaines réformes ont été engagées : ajustement des prix de l’énergie, réforme de la TVA, nouvelle loi organique sur le budget. Ces mesures vont dans la bonne direction, mais restent insuffisantes sans un effort de consolidation budgétaire plus soutenu, notamment après la crise sanitaire. Le FMI partage ce constat, soulignant l’urgence des réformes pour préserver la stabilité économique et sociale.

La dette publique n’est pas qu’un chiffre : c’est le reflet de choix passés et de paris sur l’avenir. Grâce à une approche rigoureuse et réaliste, cette étude apporte des outils précieux pour mieux penser la dette tunisienne, et éviter que celle-ci ne devienne un fardeau pour les générations futures.
Hela Ben Hassine Khalladi, Enseignante-chercheure à l’Université de Tunis El Manar
Consulter l’étude
“Public Debt Sustainability Assessment for Tunisia: Was the Stochastic Approach Powerful to Show Covid-19 Shock Impact ?”, publiée dans le International Journal of Economics, Business and Management Research (vol. 6, n°3, 2022).