L’économie tunisienne a longtemps su encaisser les chocs. Mais cette capacité de résistance s’est affaiblie au fil des crises. Une étude de l’ITCEQ[1] montre que la résilience du pays repose désormais davantage sur la gestion de la contrainte que sur une réelle capacité de transformation.
Pendant plusieurs décennies, l’économie tunisienne a fait preuve d’une certaine robustesse face aux chocs. Les crises ralentissaient l’activité, mais la reprise intervenait rapidement. Cette capacité d’absorption a constitué l’un des piliers silencieux de la stabilité économique du pays.
Depuis 2011, cette dynamique s’est profondément dégradée. Les chocs successifs (politiques, économiques, sanitaires) ont allongé les phases de récupération. La pandémie de COVID-19 en a été une illustration marquante : près de cinq ans ont été nécessaires pour que le produit intérieur brut retrouve son niveau d’avant-crise.
L’étude de l’ITCEQ met en évidence une résilience désormais incomplète, caractérisée par une capacité d’amortissement encore présente, mais une adaptation de plus en plus lente.

Une capacité de rebond de plus en plus limitée
Avant 2011, les chocs économiques étaient généralement absorbés en un trimestre. Aujourd’hui, les sorties de crise sont longues et incertaines. L’économie continue de fonctionner, mais à un rythme affaibli, sans véritable dynamique de rattrapage.
Cette évolution se reflète dans le positionnement international de la Tunisie, classée 28ᵉ sur 38 pays en matière de résilience économique en 2023, notamment en raison d’une faible capacité d’adaptation.
Certaines forces héritées du passé (cohésion sociale, capacités productives) continuent de jouer un rôle d’amortisseur. Mais elles ne compensent plus la dégradation de la gouvernance, l’inefficacité des services publics et la dépendance énergétique et alimentaire.

Une résilience qui repose sur l’épuisement
L’étude souligne un paradoxe central. La cohésion sociale, souvent présentée comme un pilier de la résilience tunisienne, fonctionne de plus en plus comme un amortisseur passif.
Face aux chocs, l’ajustement se fait par la baisse du niveau de vie, l’expansion de l’économie informelle et l’émigration. Cette forme de résilience permet d’éviter l’effondrement immédiat, mais elle fragilise durablement la société et l’économie.
Parallèlement, la contrainte financière limite fortement la capacité d’action publique. L’accès au financement extérieur est restreint, tandis que l’endettement intérieur et le recours croissant à la création monétaire via la Banque Centrale de Tunisie (BCT) alimentent l’inflation, affaiblissent le dinar et réduisent la liquidité disponible pour le secteur privé. Dans ce contexte, l’appel à un élargissement du crédit aux entreprises relève davantage du discours que d’une stratégie soutenable.
Résister ou transformer : un choix stratégique

Un point clé de l’étude concerne la définition même de la résilience. Pour l’ITCEQ, elle renvoie à la capacité d’absorber les chocs, de s’en remettre et de s’adapter dans un environnement contraint. Cette approche met l’accent sur la continuité économique.
À l’inverse, la Commission européenne adopte une conception plus large, intégrant la capacité à mener des transitions durables, équitables et démocratiques.
Le choix d’une définition plus restrictive par l’ITCEQ s’explique par les contraintes financières, institutionnelles et politiques actuelles. Mais il tend aussi à normaliser une économie sous tension permanente, où la résilience se confond avec la capacité de “tenir”.
À l’heure de l’élaboration du Plan de développement 2026-2030, la question de l’ambition collective demeure centrale. Réduire la résilience à la gestion de la pénurie ou au respect des échéances financières revient à accepter une trajectoire de stagnation plutôt que de transformation.
L’étude propose un diagnostic rigoureux et utile. Elle montre que la résilience de l’économie tunisienne subsiste, mais sous une forme défensive, coûteuse et difficilement soutenable.
Sans réformes structurelles crédibles et sans un cadre de financement soutenable, cette résilience risque de se limiter à une gestion permanente de la contrainte. La question n’est donc plus seulement de résister aux chocs, mais de redonner à l’économie tunisienne une capacité réelle de transformation.
[1] ITCEQ – Résilience de l’économie tunisienne : Mesure et Positionnement Extérieur
Sadok Rouai – Retraité BCT-FMI