Économie informelle en Tunisie : Derrière les chiffres, un modèle de développement à repenser

Ecotous
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Ils sont plus d’un million et demi. Ils travaillent chaque jour, produisent, vendent, construisent, cultivent, mais n’existent pas dans les registres officiels. Pas de contrat, pas de retraite, pas d’assurance maladie et, une ardoise colossale pour les finances publiques. L’économie informelle en Tunisie n’est pas un phénomène marginal : c’est une réalité structurelle, documentée et chiffrée dans un rapport conjoint de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), élaboré par l’économiste Nidhal Bencheikh.

Il y a ce qu’on voit. Les marchés animés, les petits commerces de quartier, les ouvriers agricoles qui rentrent le soir sans bulletin de paie. Et il y a ce qu’on ne mesure pas, ou mal. L’économie informelle tunisienne, c’est cette immense zone grise où des centaines de milliers de personnes survivent en dehors des règles, non par choix délibéré, mais souvent parce que l’économie formelle n’a tout simplement pas de place pour elles.

Depuis 2011, cette zone grise s’est étendue. La crise politique, le ralentissement économique, puis la pandémie de Covid-19 ont poussé davantage de Tunisiens vers des activités non déclarées. Le rapport OIT-PNUD, élaboré par Nidhal Bencheikh, arrive à point nommé pour mettre des chiffres précis sur une réalité que tout le monde pressent mais que personne ne mesure vraiment.

Mais de quoi parle-t-on exactement ?

C’est quoi, l’économie informelle ? Ce n’est pas uniquement le vendeur ambulant ou le mécanicien de quartier. C’est tout travail exercé sans couverture sociale, sans contrat déclaré, sans enregistrement auprès des autorités. Cela inclut les salariés non déclarés dans les usines, les travailleurs saisonniers agricoles sans affiliation à la sécurité sociale, les petits indépendants qui échappent au fisc, et des unités de production entières qui fonctionnent hors de tout cadre légal.

Quelle est l’ampleur réelle du phénomène en Tunisie ? Elle est massive. Selon le rapport OIT-PNUD, en 2020, le secteur informel représentait environ 35% du PIB tunisien, soit plus d’un tiers de toute la richesse produite dans le pays.

Sur le marché du travail, selon l’approche la plus complète de l’Institut National de la Statistique, 44,8% des travailleurs, soit plus d’1,5 million de personnes, exercent dans des conditions informelles. Chez les travailleurs indépendants, ce taux grimpe à 57,6%.

Qui sont ces travailleurs ? Ce sont avant tout des jeunes. Chez les 15-19 ans, le taux d’informalité atteint 81,4%. Chez les 20-24 ans, il reste à 46,5%. Ce sont aussi majoritairement des hommes (49,5% contre 32 % pour les femmes) et des habitants des régions intérieures, Centre-Ouest et Nord-Ouest en tête, là où les opportunités d’emploi formel sont les plus rares et la pauvreté la plus présente.

 Ce que l’ombre coûte à tout le monde

Combien l’État perd-il vraiment ? Le rapport OIT-PNUD chiffre le manque à gagner pour la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (CNSS) à au moins 1,35 milliard de dinars par an, soit l’équivalent de 131% de son déficit annuel. Dit autrement : si seulement la moitié des travailleurs informels rejoignaient le système formel, la CNSS pourrait mobiliser plus de 3 milliards de dinars supplémentaires en cinq ans. Du côté fiscal, le travail informel prive l’État d’au moins 283 millions de dinars de recettes annuelles, certes plus modeste, mais réel, dans un contexte de finances publiques sous pression permanente.

Mais les travailleurs informels ne sont-ils pas les premières victimes ? Absolument. Et c’est peut-être le point le plus important du rapport. Ces travailleurs sont coincés dans des secteurs à faible productivité, avec des revenus précaires, sans retraite, sans assurance maladie, sans protection en cas d’accident. Quand une crise survient, comme la pandémie de Covid-19, ils sont les premiers frappés et les moins protégés. L’informalité n’est pas un privilège. C’est un piège.

Alors pourquoi ces travailleurs ne rejoignent-ils pas le secteur formel ? Parce que ce n’est pas si simple. Le rapport identifie plusieurs freins. D’abord, la pauvreté : une hausse du niveau de pauvreté d’un point de pourcentage augmente de 8,6 points la probabilité qu’un travailleur se retrouve dans l’informel. Ensuite, l’absence d’emplois formels accessibles dans certaines régions. Et enfin, et c’est ce que le rapport appelle les “incitations perverses”, certains travailleurs préfèrent rester informels pour conserver leurs aides sociales. Une enquête révèle que parmi les bénéficiaires actifs de l’Amen Social, 100% travaillent dans l’informel. Le système d’aide, mal ciblé, décourage parfois la formalisation au lieu de l’encourager.

Trois leviers pour sortir de l’ombre

Peut-on vraiment réduire l’économie informelle ? Oui, mais pas en réprimant ceux qui n’ont pas d’autre choix. Le rapport OIT-PNUD propose une stratégie intégrée en trois piliers, inspirée de la recommandation N°204 de l’OIT sur la transition de l’économie informelle vers l’économie formelle.

Premier levier : simplifier la vie des petites entreprises informelles. Faciliter l’enregistrement, mieux encadrer le régime fiscal des petits indépendants, accélérer la numérisation des contrôles pour lutter contre l’évasion fiscale, et mener des campagnes de sensibilisation concrètes auprès des petits patrons. La formalisation doit devenir plus simple et plus avantageuse que l’informalité.

Deuxième levier : adapter la protection sociale aux travailleurs précaires. Créer un régime de sécurité sociale spécifique pour les travailleurs mobiles qui changent souvent d’employeur, assouplir les conditions d’affiliation pour les salariés agricoles, et mieux expliquer (en termes concrets) ce que la couverture sociale apporte réellement : retraite, soins, protection en cas d’accident. Beaucoup de travailleurs informels ne rejoignent pas le système formel simplement parce qu’ils n’en perçoivent pas les avantages immédiats.

Troisième levier, et sans doute le plus structurant : créer des emplois décents dans toutes les régions. C’est le message central du rapport OIT-PNUD : combattre l’informalité sans offrir d’alternatives réelles dans l’économie formelle ne fonctionnera pas. Tant que les régions intérieures seront privées d’investissements, d’entreprises structurées et d’opportunités d’emploi de qualité, leurs habitants n’auront pas d’autre issue. L’informalité est d’abord le symptôme d’un modèle de développement inégalitaire, et c’est ce modèle qu’il faut transformer.

L’économie informelle tunisienne ne se résoudra pas par décret ni par répression. Elle se résoudra le jour où travailler dans le formel sera plus accessible, plus avantageux et plus sûr que de rester dans l’ombre. Ce jour-là, ce million et demi de travailleurs invisibles pourra enfin construire un avenir avec un filet de sécurité. Et la Tunisie pourra mobiliser les ressources dont elle a cruellement besoin.

ECOTOUS

Consultez l'étude

L'économie informelle en Tunisie", © Organisation Internationale du Travail et Programme des Nations Unies pour le Développement, 2022, élaborée par Nidhal Bencheikh, économiste et Directeur de Dala'il for Development. Document disponible sur les sites officiels du PNUD Tunisie : undp.org/fr/tunisia et de l'OIT : ilo.org

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