La pandémie de COVID-19 a mis à nu les fragilités de l’école tunisienne et creusé les inégalités entre élèves. Elle a eu des effets durables, notamment à cause des fermetures d’écoles et du manque d’accès au numérique. Sans mesures de rattrapage ciblées, une génération entière risque d’en subir les conséquences.
Depuis des décennies, l’éducation est un pilier du développement tunisien, avec des investissements atteignant jusqu’à 7,3 % du PIB en 2016. Mais malgré cet engagement, le système éducatif présentait déjà des faiblesses : résultats scolaires en deçà des moyennes internationales, fortes inégalités sociales et territoriales, manque d’équipements numériques.
La pandémie a brutalement révélé ces failles. Dès mars 2020, les écoles ferment, forçant élèves, enseignants et familles à s’adapter à l’enseignement à distance ; souvent inaccessible pour les plus modestes. Entre mars 2020 et juin 2021, les établissements tunisiens sont restés fermés environ 16 semaines. Si ce chiffre est inférieur à la moyenne mondiale, ses conséquences sont profondes et durables.
Cette période charnière a mis en évidence un phénomène “d’apprentissage inachevé”, aux impacts lourds, si rien n’est fait.
Une école à deux vitesses
La fermeture des écoles a affecté tous les élèves, mais pas de la même manière. Les enfants issus de familles modestes, notamment dans les zones rurales, ont été les plus pénalisés. Faute de connexion Internet, d’équipements numériques ou d’un soutien parental adapté, ils n’ont pas pu suivre les cours à distance.

À l’inverse, certains élèves d’écoles privées ou issus de foyers favorisés ont continué à suivre les cours en ligne, souvent avec un meilleur encadrement. Ce décalage a renforcé les inégalités éducatives préexistantes.
Les plus jeunes, en primaire, ont particulièrement souffert de cette rupture : à cet âge, l’accompagnement direct est essentiel. On observe ainsi une aggravation de la learning poverty, c’est-à-dire la part d’enfants incapables de lire et comprendre un texte simple à 10 ans.
Une reprise scolaire fragile
À la rentrée post-COVID, les cours reprennent certes, mais de façon alternée : un jour sur deux, pour limiter les effectifs en classe. Les programmes sont allégés, recentrés sur les matières fondamentales. Ce modèle, bien qu’adapté aux exigences sanitaires, a pénalisé les élèves les plus fragiles, ceux qui n’ont ni soutien à domicile ni ressources pour combler les lacunes.

Dans ce contexte, le ministère de l’Éducation tente de maintenir une forme de continuité pédagogique : diffusion de cours à la télévision, plateforme numérique UVT, ressources en ligne. Mais les résultats sont très limités.
L’onde de choc de l’apprentissage inachevé
Ces pertes d’apprentissage ne sont pas temporaires : elles risquent de marquer durablement le parcours des jeunes. L’UNESCO et la Banque mondiale estiment que :
- Le taux de learning poverty pourrait passer de 65 % à 77 %.
- La part des élèves de 15 ans sous le seuil minimal de compétence (évaluations PISA) pourrait atteindre 85 %.
Au-delà de l’échec scolaire, le coût économique pourrait atteindre 22,9 milliards de dollars de revenus perdus sur la vie active de cette génération. Ce phénomène ne se limite donc pas à la sphère éducative : il menace aussi l’employabilité, la mobilité sociale et l’avenir du pays.
Une absence inquiétante de stratégie post – pandémie
Deux ans après le début de la crise, aucune stratégie nationale de remédiation n’a été lancée. Plusieurs faiblesses majeures ont été identifiées :
- Manque d’équipements numériques et d’infrastructures adaptées ;
- Absence de formation des enseignants à l’enseignement à distance ;
- Résistance au numérique de la part des élèves, familles et enseignants ;
- Pas de calendrier ajusté, ni de programme de soutien systématique ;
- Absence d’évaluation précise des pertes d’apprentissage.

L’absence de stratégie de rattrapage
Après la crise, aucune véritable politique de remédiation n’a été mise en œuvre. Plusieurs freins majeurs ont été constatés :
- Manque d’équipements numériques et d’accès à Internet ;
- Faible formation des enseignants au numérique ;
- Préférence générale pour l’enseignement traditionnel ;
- Absence d’évaluation des pertes d’apprentissage ;
- Aucun ajustement du calendrier ou des programmes.
Des pistes concrètes pour reconstruire
Plusieurs recommandations clés peuvent être mises en œuvre :
- Concentrer les efforts sur les matières essentielles, comme la lecture et les mathématiques.
- Organiser un soutien individualisé, via des séances de tutorat ou de remédiation.
- Former les enseignants aux outils numériques et à la pédagogie différenciée.
- Impliquer les familles, surtout dans les zones défavorisées, pour renforcer le rôle éducatif du foyer.
- Évaluer les compétences réelles des élèves afin d’adapter les contenus, plutôt que de faire comme si tout avait été appris.
Ces mesures visent à corriger les inégalités, mais aussi à construire une école plus solide, plus inclusive et mieux préparée aux crises futures.
Donia Smaali Bouhlila-Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (Université de Tunis El Manar)-Laboratoire PS2DTavis Jules- Loyola University ChicagoImen Hentati-Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (Université de Tunis El Manar)-Laboratoire LAREQUADRichard Arnold- Loyola University Chicago
Consulter l’étude
“Navigating throufh the COVID19 pandemic. Unfinished learning in primary and secondary education in Tunisia", publiée dans la revue "Tertium comparationis 28 (2022) 3, S.274-299.