Diplômés mais sans emploi : pourquoi tant de talents restent sur le bord du chemin ?

Ecotous
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Chaque année, la Tunisie forme des milliers de jeunes diplômés. Pourtant, beaucoup peinent à accéder à un emploi correspondant à leur niveau de qualification. Ce décalage, analysé dans un “Policy Brief” développé dans le cadre d’un cycle de formation du projet “Ecotous”, révèle des déséquilibres structurels entre formation, économie et politiques d’emploi, aux conséquences directes sur la croissance et la cohésion sociale.

Depuis plusieurs décennies, la Tunisie a fait de l’enseignement supérieur un levier central de son développement. Former davantage, élever le niveau de qualification, ouvrir l’université au plus grand nombre : ces choix ont permis de constituer un capital humain parmi les plus qualifiés du continent africain. Sur le plan des indicateurs éducatifs, le pari peut sembler réussi.

Mais la réalité économique est plus contrastée. Le marché du travail peine à absorber ce flux croissant de diplômés, faute d’emplois qualifiés en nombre suffisant. Beaucoup se retrouvent ainsi au chômage, ou contraints d’occuper des postes en deçà de leurs compétences. Ce décalage met en lumière un déséquilibre structurel entre la formation dispensée et les besoins réels de l’économie.

Ce déséquilibre se situe à la jonction entre université et tissu productif. D’un côté, des établissements qui forment des diplômés nombreux et souvent solides sur le plan académique. De l’autre, une économie encore largement dominée par des secteurs à faible valeur ajoutée, peu demandeurs de qualifications élevées.

Depuis le milieu des années 2000, plusieurs réformes ont cherché à rapprocher formation et emploi : modernisation des programmes, généralisation des stages, développement de l’alternance, encouragement de l’entrepreneuriat. Des avancées ont été réalisées, mais elles demeurent inégales et parfois insuffisamment coordonnées.

Aujourd’hui, l’enjeu ne se limite plus à l’obtention d’un diplôme. Il s’agit de développer des compétences réellement mobilisables sur le marché du travail : maîtrise du numérique, langues, travail en équipe, gestion de projet, capacité d’adaptation. Sans ces compétences transversales, l’insertion professionnelle reste difficile, surtout dans un contexte économique incertain.

Un marché du travail qui protège… mais qui recrute peu

Le marché du travail tunisien se caractérise par une forte recherche de stabilité. Le contrat à durée indéterminée demeure la référence, perçu comme une protection sociale essentielle. Cette sécurité est légitime, mais elle produit un effet paradoxal : face à l’incertitude économique, de nombreuses entreprises hésitent à recruter, en particulier des jeunes diplômés sans expérience.

Dans d’autres contextes, cette tension entre protection et flexibilité a été atténuée par des modèles combinant sécurité sociale et adaptabilité professionnelle. En Tunisie, la rigidité contractuelle reste élevée, tandis que les dispositifs d’accompagnement (formation continue, reconversion, mobilité) demeurent limités.

Les crises récentes l’ont montré : la résilience du marché du travail dépend moins des seules règles juridiques que de la capacité des travailleurs à évoluer, à se former et à changer de trajectoire. Sans cet investissement continu, la protection de l’emploi peut, malgré elle, devenir un frein à l’embauche.

Agir sur plusieurs fronts : emploi, territoires et innovation

Face à ces blocages, les politiques publiques disposent de leviers importants. Faciliter la première insertion professionnelle passe notamment par des mesures fiscales et sociales capables de réduire le coût de l’embauche et de sécuriser les parcours des jeunes diplômés. Des dispositifs existent déjà pour encourager la création d’entreprises, la formation et l’emploi formel, mais leur impact reste encore limité.

L’emploi ne se joue cependant pas uniquement à l’échelle nationale. Les disparités régionales demeurent très marquées : certaines zones concentrent l’essentiel des opportunités, tandis que d’autres peinent à attirer des activités économiques. Pour de nombreux jeunes, accepter un emploi implique aussi une mobilité géographique, avec des coûts matériels et sociaux non négligeables.

Des dispositifs de soutien à la mobilité (aides au logement, primes d’installation, solutions de transport) pourraient transformer cette contrainte en opportunité, tout en contribuant à une meilleure cohésion territoriale.

L’entrepreneuriat constitue enfin une voie prometteuse, encore insuffisamment exploitée. La Tunisie dispose d’un cadre dédié aux startups et aux étudiants entrepreneurs. Mais les obstacles administratifs, les difficultés d’accès au financement et le manque d’accompagnement freinent encore l’essor de ces initiatives. Valoriser les projets issus de l’université, simplifier les procédures et rendre visibles les réussites sont des conditions essentielles pour faire de l’innovation une alternative crédible à l’emploi salarié classique.

Vers une gouvernance plus cohérente et fondée sur les données

Derrière ces enjeux se pose une question transversale : celle de la gouvernance. Les politiques d’emploi des jeunes diplômés souffrent d’un manque de coordination entre acteurs publics, établissements de formation et secteur privé. Les données existent, mais elles sont encore insuffisamment exploitées pour orienter et ajuster l’action publique.

Renforcer les instances de coordination, améliorer les systèmes d’information sur le marché du travail et évaluer systématiquement l’impact des programmes sont des conditions clés pour gagner en efficacité. Associer davantage les jeunes eux-mêmes à cette gouvernance permettrait également de concevoir des solutions plus proches des réalités vécues.

Face à l’ampleur du défi, une approche fragmentée ne suffit plus.

Conclusion

Le chômage des jeunes diplômés en Tunisie n’est ni une fatalité, ni le résultat d’un manque de compétences. Il reflète avant tout un désalignement entre formation, structure économique et politiques d’emploi. Transformer ce capital humain en moteur de croissance suppose une stratégie globale : former autrement, recruter plus intelligemment, encourager l’innovation et mieux coordonner l’action publique. C’est à ce prix que les diplômes pourront retrouver leur promesse initiale : ouvrir des perspectives, à la fois individuelles et collectives.

ECOTOUS

Consulter Le Policy Brief

Emploi et chômage des jeunes diplômés : Deux faces d'une même réalité ", élaboré dans le cadre d’un cycle de formation du projet Ecotous par Achref Ininou, Aziz Essouaied, Hamza Ben Younes et Montasar Ghazouani- Novembre 2025.

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