Des barrages aux bonnes pratiques agricoles : La révolution silencieuse

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Les barrages ont mauvaise presse. On les accuse de bouleverser les rivières, de détruire des habitats, d’appauvrir les écosystèmes. Ces critiques sont fondées. Mais une étude récente menée en Tunisie, montre une réalité moins connue : les terres agricoles irriguées par un barrage incitent leurs exploitants à adopter des pratiques qui protègent les sols et économisent l’eau. Un résultat inattendu, qui ouvre de nouvelles pistes pour penser l’agriculture de demain.

Le barrage Sidi Salem, le plus grand de Tunisie, se dresse sur la rivière Medjerda dans le gouvernorat de Béja. Depuis 1982, il irrigue des dizaines de milliers d’hectares et alimente en eau potable plusieurs régions. Comme tous les grands ouvrages hydrauliques, il divise : certains y voient un outil indispensable, d’autres dénoncent ses impacts sur la nature.

Mais au-delà de ce débat connu, une question restait sans réponse : irriguer grâce à un barrage change-t-il vraiment la manière dont les agriculteurs gèrent leurs terres ? Font-ils plus attention aux sols, à l’eau, à la durabilité ? C’est précisément cette question qu’une équipe de chercheurs tunisiens a décidé de creuser.

En 2023, l’enquête a été conduite auprès de 1020 exploitations agricoles dans la région de Medjez El Bab. Et, pour s’assurer que les résultats ne soient pas faussés par des biais statistiques (car les terres irriguées par un barrage ne ressemblent pas forcément aux autres) les chercheurs ont utilisé une méthode d’analyse économique conçue pour comparer des situations initialement différentes. Cette approche rigoureuse caractérise l’étude Does dam-based irrigation affect the sustainability of natural capital ? A doubly robust analysis”, menée par Wided Mattoussi (Économiste, Université de Tunis, LAREQUAD), Foued Mattoussi (Économiste, Université de Jendouba, LAREQUAD) et Youssef Zeddini (Université de Tunis, LAREQUAD), publiée dans le Journal of Cleaner Production (Volume 450, 2024, Article 141764, Elsevier).

Et la réponse est sans ambiguïté : oui, l’irrigation par barrage favorise significativement l’adoption de pratiques agricoles bénéfiques pour l’environnement, pour ce que les économistes appellent le capital naturel, c’est-à-dire l’ensemble des ressources que la nature met à disposition d’un territoire : l’eau, les sols, la biodiversité.

Quand l’eau du barrage transforme les comportements

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur le terrain, quatre grands gestes agricoles ont été mesurés, tous bénéfiques pour les sols et pour l’eau.

Premier constat frappant : l’utilisation du fumier comme engrais naturel. Recycler les déjections animales plutôt que d’épandre des produits chimiques améliore la structure du sol, retient mieux l’humidité et nourrit les plantes sur la durée. Dans les exploitations irriguées par le barrage, 68% des surfaces en bénéficient. Chez ceux qui s’approvisionnent autrement en eau, ce chiffre tombe à 28 %. Un écart de quarante points qui n’a rien d’anodin.

Deuxième geste observé : le drainage contrôlé, autrement dit la gestion raisonnée de l’évacuation de l’eau en excès. Trop d’eau dans un sol peut le rendre imperméable, salin, inutilisable. Bien drainé, un champ irrigué préserve sa fertilité et protège les nappes souterraines. Les terres du barrage en profitent davantage que les autres.

Troisième pratique mesurée : la rotation des cultures. Plutôt que de planter la même espèce au même endroit année après année ; ce qui épuise les sols et favorise les maladies ; les agriculteurs alternent différentes cultures. Les sols se régénèrent, les micro-organismes s’équilibrent, les rendements s’améliorent sur le long terme. Les exploitations alimentées par le barrage affichent en moyenne 24% de rotation supplémentaire par rapport aux autres.

Quatrième élément : les équipements d’économie d’eau, irrigation goutte-à-goutte, asperseurs, systèmes de précision. Ces technologies permettent d’arroser exactement là où la plante en a besoin, sans gaspillage. Près de 74% des terres du barrage en sont équipées, contre 35% ailleurs.

La clé : la régularité de l’eau libère le long terme

Mais ces chiffres appellent une question évidente : qu’est-ce qui explique un tel écart entre les deux types d’exploitations ? La réponse ne tient pas au hasard ni au bon vouloir des agriculteurs. Elle tient à la régularité. Quand un exploitant sait qu’il disposera d’eau en quantité suffisante et à des moments prévisibles, il peut planifier. Il investit dans du matériel, diversifie ses cultures, anticipe les saisons. À l’inverse, dépendre de la pluie ou d’un puits artisanal pousse souvent à des réflexes de court terme, moins favorables à la préservation des ressources.

La fiabilité du barrage agit comme un horizon. Elle transforme la relation de l’agriculteur à sa terre : d’une logique de survie immédiate, on passe à une logique de gestion raisonnée.

L’étude révèle également un autre facteur déterminant, souvent négligé : la distance à la route principale. Les exploitations bien connectées au réseau routier accèdent plus facilement aux marchés, aux équipements modernes et à l’information technique. Ce n’est pas un détail : investir dans les routes, c’est aussi, indirectement, investir dans l’agriculture durable.

Un paradoxe qui ouvre des perspectives concrètes

Les effets négatifs des barrages sur les milieux naturels sont réels et documentés. Ils perturbent les écosystèmes fluviaux, bloquent la migration des espèces aquatiques, submergent des terres. Ces réalités ne sont pas contestées ici.

Mais cette étude invite à regarder l’image dans sa globalité. Un barrage ne se résume pas à ses impacts directs sur la rivière qu’il retient. Il structure un territoire, organise des communautés agricoles, et ; c’est ce que cette recherche démontre pour la première fois ; il peut pousser indirectement les agriculteurs à protéger les ressources naturelles dont ils dépendent.

Pour la Tunisie, ce constat prend une résonance particulière. Le pays souffre d’une pénurie d’eau sévère : moins de 400 mètres cubes disponibles par habitant et par an, bien en dessous du seuil international de rareté absolue fixé à 500 mètres cubes. Ses terres agricoles du nord-ouest sont fragilisées par des décennies de pratiques intensives. Dans ce contexte, chaque levier qui encourage les agriculteurs à mieux gérer leurs sols et leur eau compte. Ce que cette étude suggère, au fond, c’est qu’une infrastructure hydraulique bien conçue et bien accompagnée peut devenir un allié de la durabilité, à condition de ne pas s’arrêter au béton et de penser aussi à ceux qui cultivent la terre en aval. Soutenir l’irrigation par barrage tout en accompagnant les agriculteurs vers des pratiques responsables : voilà peut-être l’une des équations les plus prometteuses pour l’agriculture méditerranéenne de demain.

ECOTOUS

Consultez l'étude

"Does dam-based irrigation affect the sustainability of natural capital? A doubly robust analysis", menée par Wided Mattoussi, Économiste, Université de Tunis, LAREQUAD, Foued Mattoussi, Économiste, Université de Jendouba, LAREQUAD, et Youssef Zeddini, Université de Tunis- LAREQUAD- Publiée dans le Journal of Cleaner Production, Volume 450, 2024, Article 141764 -Elsevier.

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