La pandémie Covid-19 a bouleversé l’économie tunisienne et mis à l’épreuve les équilibres sociaux. Les classes moyennes, souvent considérées comme le socle de la stabilité, ont-elles réellement été protégées ? Une analyse approfondie des trajectoires sociales révèle une réalité contrastée : derrière l’étiquette « classe moyenne » se cachent des situations très différentes, et des capacités inégales à faire face au choc.
La crise sanitaire s’est rapidement transformée en crise économique. Activités à l’arrêt, revenus en baisse, incertitudes prolongées : les ménages tunisiens ont dû s’adapter dans l’urgence. L’État a mis en place des aides exceptionnelles, notamment pour les populations les plus vulnérables. Mais ces dispositifs ont-ils suffi à amortir le choc pour tous ?
Pour répondre à cette question, il faut dépasser les idées reçues. La classe moyenne tunisienne n’est pas un bloc homogène. Elle est traversée par des écarts importants de revenus, de diplômes, de statuts professionnels et d’accès à la protection sociale.
C’est dans ces différences que se joue la capacité de résistance face à une crise majeure. Cette analyse s’appuie notamment sur l’étude de Tsiry Andrianampiarivo, Céline Bonnefond et Fatma Mabrouk : “Les classes moyennes tunisiennes ont-elles été mieux protégées face à la crise liée à la covid 19 ? Analyse des stratégies adaptatives des ménages au prisme de la stratification sociale”, publiée dans la revue Mondes en Développement (2025/1, n°53), qui examine en détail les trajectoires des ménages et les mécanismes d’adaptation selon les profils sociaux.

Une protection sociale inégalement répartie
La Tunisie dispose d’un système de sécurité sociale qui couvre principalement les travailleurs du secteur formel. À cela s’ajoutent des programmes d’assistance destinés aux ménages les plus pauvres. Pendant la pandémie, des transferts monétaires exceptionnels ont été accordés à des familles déjà identifiées comme vulnérables.
Mais entre les plus pauvres, partiellement protégés, et les catégories aisées, mieux couvertes, existe une zone grise. Une partie des classes moyennes, notamment celles insérées dans l’informel ou occupant des emplois précaires, se situe précisément dans cet espace intermédiaire.
Les classes moyennes supérieures, souvent diplômées et employées dans le secteur public ou dans des postes qualifiés, bénéficient davantage de dispositifs institutionnalisés. À l’inverse, les indépendants, les ouvriers ou les travailleurs informels disposent de marges de manœuvre plus limitées. Ce décalage crée un “angle mort” de la protection sociale : des ménages ni assez pauvres pour être ciblés par l’assistance, ni assez sécurisés pour résister sans aide.
Des classes moyennes multiples
Parler de “la” classe moyenne masque une diversité profonde. En 2021, la société tunisienne peut être schématiquement divisée en quatre grands groupes :
- Les catégories populaires vulnérables, aux revenus faibles et à l’emploi instable.
- Les classes moyennes inférieures, souvent composées d’ouvriers peu diplômés et largement présents dans l’informel.
- Les classes moyennes d’entrepreneurs et d’indépendants, avec un niveau d’éducation intermédiaire.
- Les classes moyennes supérieures et catégories aisées, diplômées et occupant des postes qualifiés.
Cette classification ne repose pas seulement sur le revenu. Elle prend en compte le niveau d’éducation, la profession, le statut d’emploi et le secteur d’activité.
Les trajectoires pendant la crise diffèrent fortement selon ces profils. Les classes moyennes supérieures ont mieux résisté, même si certaines ont vu leur situation se fragiliser. Les indépendants et entrepreneurs ont parfois subi de lourdes pertes d’activité. Quant aux classes moyennes inférieures, leur forte présence dans l’informel les a exposées à une chute brutale des revenus.

Des stratégies d’adaptation révélatrices
Face au choc, les ménages n’ont pas tous mobilisé les mêmes ressources. Les plus favorisés ont activé des mécanismes formels : maintien de l’emploi, sécurité sociale, aides publiques. Certaines catégories intermédiaires ont combiné ces dispositifs avec des ressources informelles, comme l’entraide familiale ou les transferts de proches installés à l’étranger.
Pour d’autres, la survie est passée par des stratégies plus fragiles : puiser dans l’épargne, vendre des biens, contracter de petits emprunts. Ces solutions permettent de faire face à court terme, mais peuvent fragiliser durablement la situation financière.
Les ménages les plus vulnérables, en particulier ceux cumulant précarité professionnelle et faible capital social, se retrouvent parfois sans filet de sécurité solide. La crise agit alors comme un révélateur des inégalités structurelles.
Elle met aussi en lumière les limites de politiques publiques fragmentées, dont le ciblage ne parvient pas toujours à intégrer les travailleurs de l’informel ou les profils hybrides.
Ce que la crise Covid a changé

La pandémie a montré que la solidité des classes moyennes n’est pas acquise. Certaines franges disposent de protections solides. D’autres naviguent dans une zone d’incertitude permanente. À court terme, les solidarités familiales et communautaires ont joué un rôle d’amortisseur. À long terme, elles ne peuvent remplacer une protection sociale plus inclusive et mieux coordonnée. Comprendre cette diversité est essentiel pour renforcer la cohésion sociale. Car une classe moyenne fragilisée peut devenir un facteur d’instabilité. À l’inverse, une classe moyenne sécurisée constitue un levier de résilience et de développement.
ECOTOUS
Consultez l’étude
“Les classes moyennes tunisiennes ont-elles été mieux protégées face à la crise liée à la covid 19 ? Analyse des stratégies adaptatives des ménages au prisme de la stratification sociale”, réalisée par Tsiry Andrianampiarivo, Maître de conférences, Université Grenoble Alpes, Centre de Recherche en Économie de Grenoble (CREG) ; Céline Bonnefond, Maître de conférences, Université Grenoble Alpes, CREG ; et Fatma Mabrouk, Pr. d’économie, Princess Nourah Bint Abdulrahman University, chercheuse associée au CERES (Tunisie), et publiée dans la Revue Mondes en Développement (2025/1, n°53), éditions De Boeck Supérieur, disponible sur Cairn.info selon les conditions légales de diffusion.