Chèques en Tunisie : la réforme qui bouleverse l’économie

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Depuis février 2025, un changement majeur bouleverse la façon dont les Tunisiens utilisent les chèques. Avec l’entrée en vigueur de la loi n°41-2024 et la plateforme digitale “TuniChèque”, le pays entre dans une nouvelle ère financière, visant à lutter contre la fraude et renforcer la confiance dans le système bancaire. Mais cette transition rapide a aussi provoqué des secousses dans le quotidien des entreprises et des citoyens.

Pendant des années, les chèques ont été plus qu’un simple moyen de paiement en Tunisie. Pour beaucoup de petites entreprises et commerçants, ils ont servi de crédit informel, permettant d’acheter avant de disposer de liquidités. Malheureusement, ce système a créé des retards de paiement, des chèques impayés et un manque de confiance généralisé dans le secteur bancaire.

Pour y remédier, la Tunisie a lancé en 2025 une réforme ambitieuse : vérification en temps réel des chèques, règlement le jour même, sanctions renforcées et traçabilité numérique. Résultat : le volume quotidien de chèques a chuté de 68000 à moins de 4000, et la valeur des transactions a diminué de près de la moitié. Cette révolution financière offre des opportunités pour moderniser l’économie, mais elle soulève aussi des défis pour les petites entreprises, les artisans et les ménages qui dépendaient des chèques pour leur fonctionnement.

Une secousse pour les entreprises et les ménages

La réforme des chèques a immédiatement serré la trésorerie des entreprises. Beaucoup utilisaient les chèques comme une forme de crédit à court terme ; aujourd’hui, ces facilités disparaissent. Les fournisseurs demandent désormais un paiement immédiat ou un virement vérifié. Dans certains secteurs comme la construction, les ventes ont chuté jusqu’à 30% à cause de cette transition.

Les petites et moyennes entreprises (PME), qui représentent 90% du secteur privé tunisien et près de 50% du PIB, sont particulièrement vulnérables. Les pertes de revenus dépassent parfois 50% pour certaines activités, exposant de nombreuses PME à un risque de disparition si des mesures d’accompagnement ne sont pas mises en place.

 La digitalisation comme opportunité… mais pas pour tous

Avec la baisse des chèques, les paiements numériques se multiplient. Les portefeuilles électroniques, les applications mobiles et les QR codes gagnent en popularité, surtout dans les zones urbaines. Un jeune entrepreneur à Tunis témoigne : grâce aux paiements mobiles, il peut livrer ses clients plus rapidement et réduire sa dépendance au cash.

Cependant, cette transition n’est pas équitable. Les populations rurales et les acteurs du secteur informel manquent souvent d’accès à Internet ou de smartphones. Pour eux, la réforme peut creuser le fossé financier et renforcer l’économie informelle. La digitalisation doit donc s’accompagner de programmes de formation et d’infrastructures pour inclure tous les citoyens.

Les gagnants et les perdants de la réforme

Les grands bénéficiaires sont les banques et les fintechs : moins de chèques impayés, plus de confiance dans les transactions, et des clients mieux identifiés grâce aux vérifications KYC. Les fintechs voient leurs utilisateurs augmenter et peuvent étendre leurs services mobiles.

Les perdants sont surtout les commerçants informels, les artisans et certaines communautés rurales. Sans chèques postdatés, ils peinent à maintenir leurs stocks et leurs activités. Les taxes élevées et la dépendance à l’informel accentuent encore ces difficultés.

La réforme des chèques en Tunisie est une étape historique vers la modernisation du système financier. Elle lutte contre la fraude et favorise la transparence, tout en ouvrant la voie à une économie plus numérique. Mais pour réussir, elle doit s’accompagner d’un soutien aux PME et aux populations vulnérables, d’investissements dans les infrastructures numériques et de campagnes de sensibilisation. La transformation ne se limite pas à la disparition des chèques : elle offre une opportunité unique de bâtir un système bancaire fiable, accessible et moderne.

Meriem Sebaii-Dr. Sciences Economiques
Omar Talbi-Dr. Sciences Economiques

Consulter Policy Brief

Cheque Shock: How Tunisia’s New Regulations Are Reshaping the National Economy”.

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