Dans les entreprises, le budget ressemble souvent à un simple tableau de chiffres. Pourtant, il dit bien plus : il révèle la manière dont une organisation fonctionne, décide, se coordonne… ou improvise. En observant plusieurs PME tunisiennes, nous avons identifié deux façons très différentes de vivre le budget au quotidien. Deux univers, deux logiques, deux cultures managériales.
Le monde économique avance vite, et les entreprises tunisiennes doivent s’adapter en permanence. Pour rester efficaces, elles s’appuient sur différents outils, dont le budget. Cet outil, souvent assimilé à une simple prévision financière, sert pourtant à organiser l’action, éclairer les décisions et mesurer les résultats.
Mais sur le terrain, toutes les entreprises ne l’utilisent pas de la même manière. Pour comprendre ces différences, nous avons mené une enquête qualitative dans 11 PME tunisiennes. Pendant plusieurs semaines, nous avons observé leurs pratiques, analysé leurs documents internes et conduit 23 entretiens avec des dirigeants, des managers et des opérationnels. Ce travail de terrain nous a permis d’identifier deux styles budgétaires bien distincts, qui reflètent deux approches du management.
Quand le budget devient un volant : le style strict
Dans un premier groupe d’entreprises, le budget occupe une place centrale. Il ne sert pas uniquement à prévoir des chiffres : il guide la stratégie, structure les discussions et fixe un cadre clair. La direction générale y est très impliquée, et les managers participent activement au suivi.
Les réunions budgétaires y sont fréquentes et vivantes. On y examine les réalisations, les écarts, les actions correctives. Les éléments discutés ne sont pas seulement financiers : ils touchent aussi aux plans d’action et à la stratégie globale. Comme le souligne un manager : “Le budget dérive du business plan et de la stratégie globale”.
Les objectifs fixés sont ambitieux, parfois ressentis comme difficiles. Un responsable nous confiait : “Je rencontrais toujours des difficultés à réaliser mon budget. Les objectifs étaient ambitieux”. Et ici, chaque écart compte. Une variation, même minime, devient un signal d’alerte. Un dirigeant résume parfaitement cet état d’esprit : “Si on ne connaît pas nos erreurs, on ne peut pas se corriger. Je veux qu’elles clignotent devant mes yeux”.
Autre caractéristique marquante : le budget initial n’est quasiment jamais révisé. Même en cas d’imprévu, il reste la référence, ce qui permet une évaluation cohérente des performances. D’ailleurs, dans ces entreprises, la performance et parfois la rémunération sont directement liées à l’atteinte des objectifs budgétaires.
Ce souci de précision se retrouve aussi dans la structure du budget : il est souvent très détaillé, et les procédures sont clairement formalisées. Chacun connaît son rôle, ce qu’il doit analyser et comment documenter ses résultats.

Quand le budget devient un rituel : le style interpersonnel
Le second groupe d’entreprises fonctionne très différemment. Bien que le budget soit présent, son rôle reste limité. La hiérarchie prend la plupart des décisions de manière autonome, les procédures sont peu formalisées, et le relationnel prime souvent.
Dans ce contexte, certaines entreprises ne disposent pas d’un véritable service de contrôle de gestion, mais plutôt d’une cellule “Cost Control”, chargée du suivi des coûts de projet. Ainsi, le budget n’est pas toujours relié à une stratégie formalisée, comme l’admet un responsable : “Au niveau stratégique, il n’y a pas grande chose”.
Pourtant, le suivi des projets reste régulier : mensuel pour les tâches générales, quotidien pour les activités sensibles. Les écarts sont repérés, discutés et analysés. Mais contrairement au premier groupe, le budget y est fréquemment révisé : les plans initiaux deviennent rapidement obsolètes dans un environnement instable, et les équipes préfèrent se baser sur des plans actualisés.
L’évaluation des performances suit la même logique : elle diffère fortement, reste subjective, souvent très centralisée, et repose sur des critères informels. Un chef de projet le résume ainsi : “La chance intervient beaucoup”. Dans ces entreprises, le budget n’est donc pas un outil de pilotage structurant. Il accompagne l’activité, mais ne dicte pas les décisions. L’adaptation permanente et le relationnel prennent le pas sur la planification stricte.
Deux visions, un même outil : ce que cela révèle

Ces deux styles budgétaires témoignent de deux conceptions du management. Le premier mise sur la discipline, la prévision et le contrôle. Le second privilégie la flexibilité, le relationnel et l’ajustement continu. Aucune approche n’est “meilleure” en soi : elles reflètent des cultures internes, des modes d’organisation et des contraintes différentes. Mais elles montrent à quel point un même outil, le budget, peut prendre des formes très variées selon le contexte.
Habib Affes – Pr. Université de Sfax, TunisieAnissa Dakhli – Dr. en comptabilité, université de Sousse, Tunisie