Accidents de la route en Tunisie : Ce que les chiffres nous apprennent vraiment

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En Tunisie, les accidents de la route font partie du quotidien. On en parle souvent comme d’un problème de comportement ou de fatalité. Pourtant, derrière chaque choc, il y a des tendances, des ruptures et des signaux que les chiffres permettent de décrypter. Observer l’évolution des accidents dans le temps, c’est déjà commencer à mieux les prévenir.

Chaque jour, plus de 21 accidents de la route sont enregistrés en Tunisie. Ils provoquent plus de 32 blessés et plus de 4 décès quotidiens, pour un coût économique estimé à 190 millions de dollars par an. Ces chiffres rappellent une évidence : la sécurité routière n’est pas seulement une affaire individuelle, mais un enjeu collectif, économique et institutionnel.

Pourtant, malgré les réunions annuelles du Conseil national de la sécurité routière, la politique de prévention reste fragmentée. Les acteurs interviennent souvent sans réelle coordination, ce qui limite l’efficacité des actions engagées.

Face à ce constat, l’analyse statistique offre un levier précieux. En étudiant l’évolution des accidents sur plusieurs années, il devient possible de repérer des tendances de fond, d’identifier des ruptures et d’éclairer la prise de décision publique. C’est dans cette perspective que nous avons analysé les accidents de la route en Tunisie sur la période 2007-2015.

Quand l’histoire du pays s’invite sur la route

Les chiffres montrent que l’évolution des accidents n’a rien d’un long fleuve tranquille. Deux périodes distinctes apparaissent clairement.

De 2007 à la fin de 2010, le nombre d’accidents connaît une légère baisse. La circulation reste relativement stable, malgré une augmentation progressive du nombre de véhicules.

La rupture intervient en 2011. En janvier, le nombre d’accidents chute brutalement, avant de repartir à la hausse. Cette baisse soudaine ne traduit pas une amélioration structurelle de la sécurité routière, mais un contexte exceptionnel marqué par la révolution, la réduction du trafic et une désorganisation générale.

Les années suivantes confirment cette instabilité. Les accidents deviennent sensibles à des événements extérieurs, notamment climatiques. Janvier 2015, marqué par une vague de froid inhabituelle, en est une illustration frappante avec un pic “accidentologique” net. La route apparaît alors comme un miroir des bouleversements politiques, sociaux et climatiques du pays.

Plus de voitures, une circulation plus lente… mais toujours risquée

Un autre enseignement majeur concerne la croissance continue du parc automobile. De plus en plus de véhicules circulent, en particulier dans les zones urbaines. Ce phénomène produit un effet paradoxal.

Les embouteillages ralentissent la circulation, ce qui peut réduire la gravité des accidents. Mais cette congestion permanente multiplie aussi les situations à risque : stress, impatience, comportements agressifs et non-respect du code de la route.

Les habitudes de conduite jouent ici un rôle central. Une conduite souvent imprudente ou irresponsable contribue à maintenir un niveau élevé d’accidents graves. La sécurité routière ne dépend donc pas uniquement des infrastructures ou des sanctions, mais aussi des comportements et de la prévention.

Prévoir pour mieux agir

L’intérêt de l’analyse temporelle ne se limite pas au constat. Elle permet aussi d’anticiper. Les projections issues du modèle montrent une diminution attendue du nombre d’accidents dans les années suivantes. Cette baisse s’explique toutefois par des facteurs conjoncturels : instabilité politique, conditions climatiques défavorables ou ralentissement du trafic.

Autrement dit, moins d’accidents ne signifie pas nécessairement des routes plus sûres. Cela peut simplement refléter une baisse de la circulation ou des changements temporaires de contexte. D’où l’importance d’interpréter les chiffres avec prudence et de les replacer dans leur environnement économique et social.

Les accidents de la route en Tunisie ne relèvent ni du hasard ni de la fatalité. Ils obéissent à des dynamiques précises, influencées par l’histoire du pays, le climat, l’évolution du parc automobile et les comportements de conduite. L’analyse statistique permet de mieux comprendre ces mécanismes et d’éclairer les choix publics. Mais son efficacité dépend d’un autre facteur clé : la coordination institutionnelle. Tant que les actions resteront fragmentées, la prévention demeurera limitée. Améliorer durablement la sécurité routière suppose donc une stratégie commune, fondée sur les données et partagée par l’ensemble des acteurs. La route n’est pas seulement un espace de circulation : elle est aussi un révélateur des choix collectifs d’une société.

Aymen Ghédira- Université de Sousse, Institut Supérieur du Transport et de la Logistique (ISTL), Laboratoire de Recherche LaREMFiQ- (IHECSo)     
Karim KammounUniversité de Sfax, Institut Supérieur de Gestion Industrielle (ISGI)
Chaker Ben Saad –Université de Sousse, Institut Supérieur du Transport et de la Logistique (ISTL)

Consulter l’article

“Temporal Analysis of Road Accidents by ARIMA Model : Case of Tunisia”-International Journal of Innovation and applied studies. 

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