On entend souvent que le déficit public est un mal absolu, un danger à éradiquer coûte que coûte. La réalité est plus nuancée. Un déficit peut parfois soutenir l’économie, amortir les chocs, accompagner la croissance. Mais encore faut-il qu’il reste maîtrisé. En Tunisie, cette ligne de crête a été progressivement franchie, surtout après 2011. Pourquoi ? Et à partir de quand un déficit devient-il vraiment problématique ?
Pendant longtemps, la Tunisie a donné l’image d’un pays relativement discipliné sur le plan budgétaire. Avant 2010, le déficit public restait contenu et la dette n’inquiétait pas excessivement. Pourtant, quelques années plus tard, les chiffres se sont dégradés rapidement : déficits persistants, dette en hausse, marges de manœuvre de plus en plus étroites.
Cette évolution pose une question centrale : le problème vient-il du déficit en lui-même, ou de la manière dont il a été utilisé et financé ? En économie, le déficit n’est pas un gros mot. Tout dépend de sa soutenabilité, c’est-à-dire de la capacité de l’État à rembourser sa dette sans s’enfoncer durablement.
Pour comprendre ce qui s’est joué en Tunisie sur le long terme, il faut regarder à la fois les chiffres, les choix économiques… et le contexte politique.

Le déficit public : un outil, pas forcément un danger
Un État peut dépenser plus qu’il ne collecte de recettes. Cela arrive souvent en période de crise, lorsque l’activité ralentit, que les recettes fiscales baissent et que les besoins sociaux augmentent. Dans ce cas, le déficit peut jouer un rôle d’amortisseur.
Le vrai enjeu n’est donc pas l’existence du déficit, mais sa trajectoire. Un déficit est considéré comme soutenable si, à moyen terme, l’État reste capable de payer les intérêts de sa dette et de stabiliser son endettement. Autrement dit, s’endetter n’est pas un problème en soi, à condition que l’économie génère suffisamment de richesse pour suivre.
Pendant plusieurs décennies, la Tunisie a plutôt respecté cet équilibre. Entre les années 1970 et la fin des années 2000, malgré des épisodes de tension, les finances publiques sont restées globalement sous contrôle. Les dépenses et les recettes évoluaient de manière relativement cohérente, limitant les risques d’emballement de la dette.
Mais cette mécanique fragile reposait sur un contexte politique stable ; parfois autoritaire ; et sur une croissance relativement régulière.
Quand les chiffres ne suivent plus : une dette qui devient difficile à maîtriser
À partir des années 2010, les signaux d’alerte se multiplient. Les déficits cessent d’être ponctuels et deviennent structurels. La dette publique augmente plus vite que la capacité de l’économie à absorber cet endettement.
L’analyse des données sur la période 1970-2015 montre clairement une rupture. Les dépenses publiques et les recettes ne suivent plus la même trajectoire : les recettes progressent trop lentement pour compenser l’augmentation des dépenses. Résultat : le déficit se creuse, année après année.
Quelques chiffres permettent de mesurer cette évolution :
- Le déficit budgétaire dépasse 6% du PIB en 2013, un niveau historiquement élevé ;
- La dette publique atteint près de 55% du PIB en 2015, contre environ 40% avant 2010 ;
- Le déficit primaire (hors intérêts de la dette) devient lui aussi largement négatif après 2011.
Ces chiffres traduisent une perte de soutenabilité : la dette augmente plus vite que la croissance économique, ce qui fragilise la capacité de l’État à faire face à ses engagements futurs.

2011, un tournant politique… et budgétaire
C’est ici que le contexte politique devient central. La révolution de 2011 n’a pas créé la crise économique, mais elle en a amplifié les effets. En effet, la transition démocratique s’est accompagnée d’une forte instabilité politique : gouvernements successifs, tensions sociales, chute de l’investissement et du tourisme.
Dans ce climat incertain, les autorités ont eu recours à une politique budgétaire expansionniste pour éviter l’effondrement de l’économie. L’objectif était clair : soutenir la demande, préserver la paix sociale, maintenir l’activité. Cette stratégie, souvent qualifiée de politique du “go and stop”, consiste à augmenter rapidement les dépenses publiques, quitte à creuser le déficit.
Le problème n’est pas tant cette décision que son prolongement. Après 2011, les déficits élevés ne restent pas temporaires. Ils s’installent dans la durée, sans que la croissance ne redémarre suffisamment pour compenser. Dans plusieurs années clés, le déficit dépasse largement le seuil compatible avec la stabilité de la dette, même lorsque la croissance est supérieure au taux d’intérêt.
Autrement dit, l’endettement augmente moins à cause d’un manque de croissance que d’une gestion budgétaire devenue difficile dans un contexte politique instable.
Crise politique et crise budgétaire : un enchaînement récurrent
L’expérience tunisienne s’inscrit dans une réalité observée dans de nombreux pays : les périodes de transition politique sont souvent accompagnées de déséquilibres budgétaires. Lorsque les institutions sont fragiles, les décisions économiques privilégient le court terme.
En Tunisie, chaque phase de tension politique majeure a coïncidé avec une détérioration des finances publiques : à la fin des années 1970, au milieu des années 1980, puis surtout après 2011. La transition démocratique, marquée par l’incertitude et la succession rapide des gouvernements, a rendu plus difficile toute stratégie budgétaire de long terme. Cela ne signifie pas que la démocratie conduit mécaniquement au déficit. Mais sans stabilité politique et sans cap économique clair, le risque d’une dérive budgétaire augmente fortement.

Ce que nous dit le déficit tunisien
Le déficit public n’est pas un mal en soi. Il peut être un outil utile, parfois nécessaire. Mais l’expérience tunisienne montre qu’un déficit prolongé, mal ciblé et mal financé finit par fragiliser l’économie. Depuis 2011, la combinaison d’une transition politique complexe et de choix budgétaires contraints a rendu la dette de plus en plus difficile à maîtriser. Restaurer la soutenabilité des finances publiques ne passe pas uniquement par des coupes budgétaires, mais par une vision de long terme, une croissance plus inclusive et des institutions capables de porter des réformes durables.
Houda Haffoudhi- Professeur associé en économie – FSEG – Université de Carthage-L.R. MASE (LR21ES21), ESSAI, University of Carthage
Zeineb Gouasmi–Docteur en sciences économiques, Université de Carthage
Consultez l'étude
“Analysis of Sustainability of Fiscal Policy and Democratic Transition : Case of Tunisia”- Journal of the Knowledge Economy, vol. 11, pp. 512-529.