La Tunisie gagne en longévité, un succès qui mérite d’être célébré collectivement. Mais derrière cette avancée se profile une réalité moins discutée : à mesure que les années de vie s’allongent, les caisses de retraite se trouvent de plus en plus sollicitées. Ce phénomène, connu sous le nom de risque de longévité, devient un facteur clé du déséquilibre actuel. Dans cet article, nous analysons comment seulement quelques années supplémentaires peuvent fragiliser un système de retraite déjà sous pression.
La Tunisie vieillit. Les citoyens vivent désormais plus longtemps, et les années passées à la retraite s’allongent. Ce changement démographique, en apparence positif, bouscule pourtant un pilier fondamental de la protection sociale : le système public de retraite, fondé sur un principe simple ; les actifs financent les pensions des retraités.
Depuis le milieu des années 2000, cet équilibre se dégrade. Les pensions augmentent, les dépenses progressent, tandis que les ressources stagnent. Le nombre de retraités dépasse largement celui des nouveaux cotisants. Résultat : un déficit croissant qui place le système à la limite de sa capacité.
L’objectif de l’étude est d’analyser la contribution du risque de longévité à ce déséquilibre. Pour y parvenir, une approche statistique avancée a été mobilisée : une régression bayésienne reposant sur des simulations Markov Chain Monte Carlo (MCMC)[1], permettant d’explorer en profondeur les liens entre longévité et déficit.
Un déséquilibre installé

Le déficit du régime public (CNRPS) s’étend depuis 2005. En 2017, il atteint près de 793 MD. Plusieurs tendances convergent :
- Les retraités sont de plus en plus nombreux ;
- La pension moyenne augmente (de 400 D, en 2001 à 1200 D, en 2017) ;
- La durée de retraite s’allonge continuellement.
L’espérance de vie en Tunisie est passée de 51 ans en 1966 à plus de 75 ans en 2015, et devrait dépasser 77 ans d’ici 2030. Cette progression entraîne des conséquences directes pour le système de retraite, car le rapport entre cotisants et bénéficiaires se modifie profondément. En conséquence, l’écart entre recettes et dépenses se creuse progressivement : le système doit financer davantage de pensions, sur une période plus longue, alors que le nombre d’actifs ne suit pas la même dynamique.
Le risque de longévité : un défi croissant

Un facteur joue un rôle déterminant dans le déséquilibre du système de retraite : le risque de longévité. Il désigne la situation où les individus ; ou une génération entière ; vivent plus longtemps que prévu. Pour chacun, c’est une réussite sociale ; mais ce succès individuel se traduit par une pression croissante sur le système collectif.
Lorsque l’espérance de vie augmente :
- Le nombre de retraités survivants progresse ;
- La durée moyenne de versement des pensions s’étend ;
- Les dépenses augmentent mécaniquement.
Pour quantifier cet effet, l’étude a analysé les données statistiques. Les résultats confirment que plus les Tunisiens vivent longtemps, plus le déficit du système se creuse.
Ce que révèle l’analyse statistique
Pour mesurer l’impact réel de la longévité, l’étude utilise une régression bayésienne associée à des simulations MCMC.
En termes simples : imaginez un modèle qui teste un grand nombre de scénarios possibles, en variant toutes les variables qui influencent la retraite : pensions, salaires, cotisations, nombre de retraités, taux d’annuité, etc. La méthode bayésienne met à jour les probabilités à chaque simulation, comme si l’on affinait progressivement une estimation avec chaque nouvelle information.
Le MCMC, lui, explore les chemins statistiques possibles pour repérer les configurations les plus cohérentes avec les données observées.
Ce que montrent les résultats

Les conclusions sont nettes :
- La longévité a un impact négatif et statistiquement significatif sur l’équilibre financier ;
- Plus la durée de vie s’allonge, plus les dépenses excèdent les recettes ;
- D’autres facteurs influencent également l’équilibre, notamment l’évolution des pensions et les flux de cotisations.
Ces analyses confirment que le système actuel ne peut absorber la dynamique démographique sans ajustements.
Des réformes deviennent inévitables
Une fois le lien entre longévité et déficit établi, une question s’impose : comment garantir la soutenabilité du système ? La voie des réformes apparaît incontournable.
Deux types d’ajustements se dégagent :
Réformes paramétriques
- Relever l’âge de départ à la retraite ;
- Ajuster le niveau relatif des pensions ;
- Revoir le salaire de référence ;
- Augmenter les taux de cotisation.
Réformes structurelles
- Introduire un second pilier basé sur la capitalisation ;
- Hybrider le système entre répartition et épargne.
L’enjeu n’est pas seulement financier : il s’agit de préserver la capacité du système à verser les pensions futures et d’éviter un choc social.
La progression de la longévité tunisienne est une réussite collective. Mais elle transforme un élément clé du contrat social : la retraite. Cette étude démontre, chiffres à l’appui, que le risque de longévité fragilise déjà les finances du système public. Sans réforme, ce déséquilibre ne peut que s’accentuer.
[1] MCMC (Markov Chain Monte Carlo) est une méthode qui permet de deviner comment un paramètre peut varier. On fait plein d’essais, un peu comme lancer des dés encore et encore, pour voir quelles valeurs sont les plus probables.
Pr. Salah Ben Hamad-FSEG, Université El Manar, TunisieDr. Riadh Mehdi Kraïem–Community College du QatarDr. Ahmed Derbel- FSEG, Université de Sfax, Tunisie
Consulter l’étude
"The longevity risk impact on the public retirement balance using the Bayesian regression -Case of Tunisia-", publiée dans La Revue Électronique Pluridisciplinaire, n° 6, juin 2023.