Tunisie : croître sans polluer, c’est possible

Pendant des décennies, on a cru qu’un pays devait polluer pour se développer. La Tunisie prouve le contraire : ses émissions de CO₂ influencent sa croissance, mais pas l’inverse. Et si l’avenir économique du pays se jouait dans la qualité de son air ?

Les transitions économiques se sont souvent écrites à coups de cheminées. En Tunisie, pourtant, l’histoire semble bifurquer. Sur quarante ans de données, les dynamiques de croissance et les émissions de dioxyde de carbone avancent ensemble… mais pas main dans la main. La pollution agit sur le PIB, sans que la croissance l’aggrave nécessairement.
Ce renversement de causalité change tout : il signifie qu’un développement plus propre est non seulement possible, mais potentiellement plus rentable.

Quand la pollution précède la prospérité

Entre 1970 et 2010, la Tunisie a multiplié par plus de deux son PIB réel par habitant. Dans le même temps, ses émissions de CO₂ ont suivi une trajectoire ascendante. Mais contrairement aux idées reçues, ce n’est pas la croissance qui a tiré la pollution : c’est la hausse des émissions qui a précédé les phases d’expansion.

Cette asymétrie ouvre une perspective nouvelle. Si la croissance ne dépend pas directement de la pollution, alors le pays peut avancer en inversant la tendance. Une réduction des émissions de 1% pourrait, à long terme, améliorer le taux de croissance du PIB d’environ 0,3%.

Autrement dit : moins de CO₂, plus de souffle économique. Ce paradoxe apparent s’explique simplement : moins de pollution signifie moins de dépenses de santé, plus de productivité et, surtout, plus d’innovation technologique. Les investissements dans les procédés propres (efficacité énergétique, recyclage, énergies renouvelables) génèrent des gains économiques tangibles.

Repenser le vieux couple “croissance ou environnement”

Pendant longtemps, le débat semblait figé : produire ou protéger.
Les données tunisiennes montrent qu’on peut faire les deux. Depuis les années 1980, le pays s’est doté d’institutions pionnières dans la maîtrise de l’énergie et la protection de l’environnement. Ces politiques ont permis de limiter l’impact industriel sans casser la dynamique économique.

Cette expérience bouscule le réflexe productiviste encore présent dans plusieurs pays émergents.
L’idée qu’il faudrait “polluer d’abord, dépolluer ensuite” n’a plus de sens : les trajectoires économiques les plus durables sont aussi celles qui anticipent le coût écologique.

Derrière cette réalité se cache une transition silencieuse : la Tunisie a commencé à découpler sa croissance de sa consommation énergétique. Le développement durable n’est plus une case à cocher, mais une stratégie de compétitivité.

Produire mieux : la clé d’un futur soutenable

La prochaine étape consiste à consolider cette autonomie énergétique et environnementale.
Plutôt que d’augmenter la production à tout prix, il s’agit désormais d’optimiser la consommation, de moderniser les infrastructures et de généraliser les technologies propres.
Les gains de productivité issus de l’efficacité énergétique dépassent souvent ceux de l’expansion brute.

Ce changement de cap pourrait s’accompagner d’un signal fort : encourager fiscalement les secteurs qui innovent pour réduire leur empreinte carbone. De l’agroalimentaire à la logistique, la marge de progression est immense.
En parallèle, le pays pourrait renforcer les programmes de formation dans les métiers de la transition : ingénierie environnementale, data énergétique, conception éco-industrielle.

La Tunisie a déjà prouvé qu’elle pouvait croître sans dégrader son environnement ; il lui reste à transformer cette exception en politique nationale assumée.

Conclusion

La Tunisie montre qu’il existe un chemin entre croissance et conscience écologique.
Ses émissions de CO₂ influencent son développement, mais l’économie ne dépend pas de la pollution pour prospérer. C’est une bonne nouvelle : cela prouve qu’un modèle plus vert peut aussi être plus fort. Croître proprement n’est plus une utopie, mais une équation que la Tunisie a déjà commencée à résoudre.

Sana Essaber Jouini ISCAE- Université de la Manouba & Laboratoire d’Economie et de Gestion Industrielle (LEGI- EPT), Tunisie 
Etidel Labidi Laboratoire d’Economie et de Gestion Industrielle (LEGI-EPT), Tunisie  

Consulter l'article

“Empirical Analysis of the Relationship Between Energy Consumption, CO2 Emissions and Economic Growth in Tunisia”, publiée dans “International Journal of Service Science, Management, Engineering, and Technology (Volume 8- Issue 2 -April-June 2017).

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