Tunisie : 1000 produits à développer… et un marché africain déjà prêt à les absorber

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La Tunisie exporte bien, mais toujours les mêmes produits, vers les mêmes destinations. La vraie révolution ne consiste pas à changer de clients, mais à changer de produits. L’analyse menée par Sonia Ben Kheder révèle que le pays dispose, dès aujourd’hui, des capacités pour fabriquer près de 1000 nouveaux produits qu’il n’exporte pas encore, et que l’Afrique en est déjà une grande importatrice.

Depuis des décennies, la Tunisie a bâti son modèle exportateur autour de quelques piliers bien établis : les industries mécaniques et électriques, le textile, l’habillement, le cuir. Des secteurs solides, qui ont longtemps suffi. Mais depuis la révolution de 2011, les fragilités s’accumulent : perte de compétitivité, déficit commercial creusé, dépendance quasi exclusive au marché européen qui absorbe plus de 70% des exportations tunisiennes.

Face à ce constat, une question s’impose : que peut-on faire de plus, et de mieux ? La réponse ne se trouve pas seulement dans la conquête de nouveaux marchés géographiques, mais aussi, et surtout, dans l’élargissement de ce que le pays est capable de produire et de vendre. C’est précisément l’objet de cette analyse : identifier les nouvelles voies de diversification à la portée de la Tunisie, en s’appuyant sur ce qu’elle sait déjà faire.

 Près de 1000 nouveaux produits à portée de main

Le point de départ de cette réflexion est une méthode d’analyse économique appelée product space, un outil développé par des chercheurs de Harvard qui cartographie les liens entre les produits selon le savoir-faire nécessaire à leur fabrication. L’idée est simple : un pays qui sait déjà produire certaines choses est naturellement en mesure d’en produire d’autres, proches en termes de compétences et de technologies. Comme un musicien qui maîtrise la guitare et peut plus facilement apprendre la basse que le violon.

En appliquant cette méthode à la Tunisie, le résultat est saisissant : 980 produits pourraient être fabriqués de manière compétitive par le pays, en s’appuyant sur ses capacités industrielles existantes, sans repartir de zéro. Ce sont des produits pour lesquels la Tunisie n’est pas encore présente sur les marchés internationaux, mais pour lesquels elle dispose déjà des compétences humaines, techniques et industrielles nécessaires[1].

Et la bonne nouvelle ne s’arrête pas là : ces 980 produits représentent en moyenne 70% des importations actuelles du continent africain. Autrement dit, l’Afrique cherche à acheter exactement ce que la Tunisie pourrait apprendre à lui vendre.

 Les machines et la chimie, locomotives de demain

Parmi ces 980 produits, tous ne se valent pas. Certains sont simples, peu complexes, avec peu de valeur ajoutée, comme certains produits agricoles de base. D’autres, au contraire, requièrent un haut niveau de savoir-faire, génèrent plus de revenus et ouvrent la voie à d’autres productions encore plus sophistiquées. Ce sont ces derniers qui méritent la priorité.

Quand on classe les opportunités non plus par volume mais par complexité et perspectives de croissance, deux secteurs se détachent nettement : les machines et l’électronique d’une part, la chimie d’autre part. Ces filières offrent non seulement une valeur ajoutée élevée, mais elles constituent aussi des tremplins vers des productions encore plus complexes dans le futur. En clair : investir dans ces secteurs aujourd’hui, c’est se donner les moyens de monter en gamme demain.

Concrètement, parmi les vingt meilleures opportunités d’exportation identifiées, on trouve neuf produits du secteur des machines, sept du secteur chimique et quatre produits métalliques. Les principaux acheteurs africains de ces produits sont l’Afrique du Sud et l’Égypte (qui arrivent en tête pour les trois catégories) mais aussi le Nigeria, l’Angola, la Tanzanie et le Kenya, chacun avec ses propres besoins spécifiques.

Entre 2006 et 2021, la Tunisie a d’ailleurs déjà développé vingt-deux nouveaux produits, essentiellement dans l’électronique et le transport. Un bon début, mais insuffisant au regard du potentiel identifié. Le pays reste classé 45e sur 133 selon l’indice de complexité économique mondiale, un classement qu’il est tout à fait en mesure d’améliorer.

Le chemin existe, mais il faut le déblayer

Disposer du potentiel ne suffit pas à franchir la ligne d’arrivée. Plusieurs obstacles freinent concrètement le déploiement de ces nouveaux produits sur le marché africain.

Premier frein : les barrières tarifaires. L’Afrique reste un continent où les exportateurs tunisiens font face à des droits de douane relativement élevés. À cela s’ajoutent des réglementations strictes et des barrières non tarifaires variées, notamment dans les secteurs chimique et électronique : normes techniques, certifications exigées, procédures administratives complexes.

Ces contraintes sont d’autant plus lourdes à dépasser que la Tunisie devra se mesurer à la concurrence chinoise, solidement implantée sur le continent et déjà parfaitement rodée à ces procédures.

Pour surmonter ces obstacles, plusieurs leviers sont à activer simultanément.

Du côté des entreprises : anticiper les certifications requises, mettre en place une veille réglementaire pour suivre l’évolution des règles dans chaque pays ciblé, et s’appuyer sur les organismes d’appui à l’export pour obtenir l’accompagnement technique et juridique nécessaire. Des bureaux de représentation commerciale en Afrique permettraient aussi de nouer les relations locales indispensables.

Du côté de l’État : le développement de la diplomatie économique, l’amélioration des infrastructures logistiques et la simplification des procédures douanières, notamment via la digitalisation, sont des conditions incontournables. Un point mérite une attention particulière : les PME tunisiennes dites “on-shore” partent avec un handicap structurel.

Contrairement aux entreprises “offshore”, elles ne bénéficient pas des mêmes avantages fiscaux et douaniers, alors qu’elles constituent le tissu industriel de base du pays. Les soutenir spécifiquement, c’est donner à la diversification une assise réelle, ancrée dans le territoire. La Tunisie a déjà posé des jalons institutionnels importants : statut d’observateur à la CEDEAO en 2017, accord COMESA en 2019, adhésion à la Zone de libre-échange continentale africaine en 2020. Le cadre se met en place. Ce qu’il reste à construire, c’est le contenu concret de ces échanges, produit par produit, marché par marché, entreprise par entreprise.

[1] Medini, A, Baghdadi, L, Cameron, M & Viviers, W 2025, ‘Expanding Tunisia’s export horizons: Leveraging the TRADE-DSM and product space approaches, in W Viviers, M Cameron & L Baghdadi (eds.), Increasing intra-African trade: Can the African Continental Free Trade Area be the game changer? The future of international trade and development, vol. 3, AOSIS Books, Cape Town, pp. 275–296. DOI: https://doi.org/10.4102/aosis.2025.BK371.08

Projet Qawafel 

Consulter le Policy Brief

“Les voies de la diversification en Afrique”, produit par - Sonia Ben Kheder, Economoste , chercheuse en commerce international- dans le cadre du projet “Qawafel”, financé par l’Agence française de développement et mis en œuvre par Expertise France.

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