En Tunisie, les femmes représentent 65% des clients de la microfinance. Pourtant, lorsqu’il s’agit de financer la transition écologique, elles restent les grandes oubliées des modèles économiques. Une étude systématique de 32 recherches scientifiques dresse un diagnostic sans appel : le secteur a les ressources humaines, mais pas encore les outils pour conjuguer finance verte et égalité de genre. Investir dans les femmes n’est pas qu’un impératif social, c’est une stratégie financièrement saine. Les données de notre étude montrent que les femmes présentent une meilleure résilience face aux chocs climatiques et des taux de remboursement plus stables, ce qui sécurise directement le portefeuille vert des institutions financières.
La Tunisie est à un carrefour. D’un côté, un pays fragilisé par le changement climatique : sécheresses, désertification, érosion côtière. De l’autre, une économie sous pression, avec un chômage élevé, de fortes inégalités régionales et un secteur informel dominant. Dans ce contexte, la microfinance ; ces petits prêts accordés aux personnes exclues du système bancaire classique ; joue depuis les années 1990 un rôle social essentiel, notamment auprès des femmes.
Mais voilà : face à l’urgence climatique, une question s’impose. Peut-on transformer cet outil de lutte contre la pauvreté en levier de transition écologique ? Et si oui, les femmes (majoritaires parmi les bénéficiaires) sont-elles vraiment au cœur de ce projet, ou simplement en marge ?
C’est précisément ce que révèle une analyse approfondie de 32 études scientifiques portant sur la Tunisie, menée à travers le prisme du Business Model Canvas, un outil qui permet de décomposer le fonctionnement d’un modèle économique en neuf composantes clés : ce qu’on offre, à qui, comment, avec quels moyens, pour quels revenus, et à quel coût.
Le diagnostic est clair : le potentiel existe, mais les modèles économiques actuels ne sont pas à la hauteur.
Des femmes perçues comme victimes… alors qu’elles sont actrices

Le premier enseignement de cette analyse est frappant : dans la quasi-totalité des études recensées, les femmes tunisiennes sont présentées comme des victimes du changement climatique, plus exposées, plus vulnérables, plus dépendantes des ressources naturelles. Ce n’est pas faux. Mais cette vision partielle occulte une réalité tout aussi documentée : ces mêmes femmes sont des actrices de terrain irremplaçables.
Parce qu’elles gèrent l’eau du foyer, cultivent les jardins, gèrent les réserves alimentaires, elles ont développé une connaissance fine et pratique des écosystèmes locaux. Elles sont souvent les premières à percevoir les changements environnementaux, et les premières à adapter leurs pratiques. En d’autres termes, elles ne subissent pas seulement la transition écologique : elles la vivent, la comprennent, et pourraient en être les moteurs.
Pourtant, les produits de microfinance verte (prêts pour l’énergie solaire, l’agriculture biologique, l’irrigation économe en eau) sont encore conçus sans véritablement intégrer cette expertise féminine. La valeur perçue par les femmes dans ces offres est avant tout non monétaire : meilleure qualité de l’air, sécurité alimentaire, allègement des tâches domestiques grâce à l’énergie solaire. Mais l’aspect financier (améliorer leurs revenus) reste incertain à leurs yeux, ce qui freine l’adhésion.
Un modèle économique à reconstruire de fond en comble

Du côté des institutions de microfinance (IMF), le tableau n’est guère plus rassurant. Proposer des produits verts est perçu comme une bonne idée… mais trop risquée et trop coûteuse. Évaluer un projet d’énergie renouvelable ou d’agriculture durable demande des compétences techniques que la plupart des agents de crédit ne possèdent pas. Former les équipes, développer des partenariats avec des techniciens ou des agronomes, mettre en place des outils de suivi environnemental : tout cela représente des investissements que les IMF peinent à assumer seules.
Résultat : les canaux de distribution restent traditionnels (agences physiques, agents de terrain), peu adaptés à la pédagogie et au conseil technique qu’exigent ces nouveaux produits. Le numérique ; pourtant identifié comme une piste prometteuse pour toucher les femmes rurales ; reste largement sous-exploité, jugé inaccessible pour une grande partie de la clientèle cible.
L’analyse révèle également deux angles morts préoccupants dans la recherche elle-même. D’abord, les modèles de revenus : presque toutes les études supposent que l’intérêt sur les prêts suffira à financer ces nouvelles offres. Or, pour des activités vertes aux retours incertains, cette logique est fragile. Des sources de revenus alternatives (frais de conseil, primes liées aux résultats environnementaux, financement mixte public – privé) sont rarissimement envisagées. Ensuite, les hommes et les populations rurales profondes sont quasi absents des études : une lacune qui déforme la compréhension réelle des dynamiques de terrain.
Ce qu’il faudrait faire, et qui peut agir

La bonne nouvelle, c’est que les leviers d’action sont identifiés. Pour les institutions de microfinance, la priorité est claire : arrêter de traiter toutes les clientes comme un groupe homogène. Une femme rurale qui cultive ses terres n’a pas les mêmes besoins qu’une jeune femme urbaine qui veut créer une activité verte. Segmenter l’offre, former les agents au-delà du simple crédit (en y intégrant les dimensions environnementales et de genre), nouer des partenariats solides avec des coopératives de femmes et des fournisseurs de technologies vertes : voilà le chantier prioritaire.
Pour les pouvoirs publics, l’enjeu est de rendre la Stratégie nationale de finance verte réellement opérationnelle. Cela passe par des mécanismes concrets : des fonds de garantie partiels pour sécuriser les prêts verts accordés à des femmes, des bacs à sable réglementaires pour tester de nouveaux produits sans risque systémique, et des outils de mesure d’impact qui intègrent à la fois la performance financière, sociale et environnementale.
Pour les partenaires internationaux (Agence française de développement, fonds onusiens), la logique doit évoluer : passer du financement de projets ponctuels à la construction d’un écosystème durable, en co-finançant les coûts de développement de produits innovants, en facilitant les échanges d’expériences avec des pays comparables comme le Maroc ou le Bangladesh, et en soutenant des recherches de terrain participatives, où les femmes ne sont plus seulement observées mais associées à la conception même des solutions.
Pr. Nadia Mansour– Experte en finance durable et chercheuse à l’Université de Salamanque (Espagne)
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"A Review of Gender-Inclusive Green Microfinance Business Models in Tunisia : A Business Model Canvas Perspective" Nadia Mansour - International Journal of Financial Studies, vol. 14, n°19, janvier 2026. Publié par MDPI, sous licence Creative Commons CC BY.