Quand le climat fait grimper les prix : Comprendre l’inflation en Tunisie autrement

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En Tunisie, l’inflation ne se joue plus uniquement dans les bureaux des banques centrales ou sur les marchés financiers. La hausse des températures, l’irrégularité des pluies et la dépendance aux importations pèsent désormais directement sur les prix. Entre climat, politique monétaire et vulnérabilités structurelles, les mécanismes inflationnistes deviennent plus complexes et plus durables.

Depuis le début des années 1990, l’économie tunisienne est marquée par une inflation persistante, ponctuée de phases d’accélération plus marquées ces dernières années. Longtemps, l’explication a reposé sur des facteurs classiques : évolution de la masse monétaire, dépréciation du dinar, choix de taux d’intérêt ou rythme de la croissance économique.

Ce cadre reste pertinent, mais il n’est plus suffisant. Le changement climatique modifie désormais les conditions mêmes de production et d’approvisionnement. La hausse progressive des températures, la variabilité croissante des précipitations et la répétition des sécheresses affectent directement l’agriculture, fragilisent l’offre locale et accentuent le recours aux importations.

L’inflation devient alors le résultat d’un enchaînement de chocs imbriqués, où décisions monétaires, contraintes climatiques et dépendance extérieure se renforcent mutuellement. L’analyse de la période 1990-2023 permet d’en comprendre les mécanismes.

Le climat, un moteur discret mais durable de la hausse des prix

Les chocs climatiques agissent avant tout comme des chocs de l’offre. Lorsque les températures augmentent ou que les pluies deviennent imprévisibles, la production agricole recule. L’offre alimentaire se contracte, alors que la demande reste soutenue. Cette tension se traduit rapidement par une hausse des prix.

Dans une économie comme celle de la Tunisie, cet effet est amplifié. La baisse de la production locale entraîne un recours accru aux importations alimentaires, souvent coûteuses et libellées en devises étrangères. Les perturbations climatiques ne provoquent donc pas seulement des hausses ponctuelles, mais modifient durablement la structure des coûts de production et d’approvisionnement.

À terme, ces chocs répétés s’installent dans la durée et contribuent à entretenir des pressions inflationnistes structurelles, bien au-delà des seules fluctuations conjoncturelles.

Jusqu’où la politique monétaire peut-elle agir ?

Face à l’inflation, la Banque Centrale de Tunisie mobilise ses instruments traditionnels, en particulier la gestion de la liquidité et l’ajustement du taux du marché monétaire. À court terme, ces outils permettent de contenir certaines tensions, notamment lorsque l’inflation résulte de déséquilibres financiers ou monétaires.

Mais lorsque la hausse des prix trouve son origine dans des chocs climatiques, l’efficacité de la politique monétaire se heurte à ses propres limites. Le relèvement des taux d’intérêt ne peut compenser une mauvaise récolte ni rétablir une offre agricole affaiblie. Les autorités monétaires se retrouvent alors confrontées à un arbitrage délicat : freiner l’inflation sans pénaliser excessivement une activité économique déjà fragilisée.

Sur le long terme, les conditions monétaires continuent d’influencer l’évolution des prix, mais leur portée reste contrainte par des rigidités structurelles et une transmission imparfaite de la politique monétaire.

Importations, croissance et inflation importée

Le taux de change constitue un canal central de diffusion de l’inflation en Tunisie. À court terme, la dépréciation du dinar renchérit immédiatement le coût des biens importés, notamment l’énergie et les produits alimentaires. Cette inflation importée se transmet rapidement aux prix à la consommation.

Sur le long terme, ce sont surtout les importations elles-mêmes qui deviennent un facteur structurel de l’inflation. La forte dépendance de l’économie tunisienne à l’égard des biens importés rend les prix particulièrement sensibles aux chocs externes, qu’ils soient climatiques, économiques ou géopolitiques.

La croissance économique joue également un rôle. Lorsqu’elle s’accélère sans que l’offre ne s’adapte suffisamment, elle alimente des tensions durables sur les prix, renforçant ainsi les pressions inflationnistes.

Repenser l’inflation à l’ère du changement climatique

L’analyse[1] met en évidence une réalité désormais incontournable : l’inflation en Tunisie ne peut plus être expliquée par une seule variable ni combattue par un seul levier. Elle résulte de l’interaction entre facteurs monétaires, climatiques, économiques et commerciaux.

Dans un pays fortement exposé au changement climatique et dépendant des importations, la stabilité des prix suppose une approche globale. Elle passe par une politique monétaire prudente, mais aussi par le renforcement de la production locale, la réduction de la vulnérabilité extérieure et l’intégration explicite des risques climatiques dans les politiques économiques. À défaut, les chocs climatiques continueront d’alimenter une inflation durable, difficile à contenir par les seuls outils traditionnels.

[1] L’analyse repose sur un modèle économétrique permettant d’étudier simultanément les effets a court terme et a long terme des variables climatiques, monétaires et économiques sur l’inflation.

Bochra Ben Ammar- Chercheuse en sciences économiques, spécialisée dans les changements climatiques et leur impact sur l’économie mondiale et particulièrement l’économie tunisienne

Consulter l'étude

Chocs climatiques et inflation : comment la politique monétaire peut stabiliser l’économie tunisienne”, publiée dans Open Researcher and Contributor ID (ORCID).

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Chercheuse en sciences économiques, spécialisée dans les changements climatiques et leur impact sur l’économie mondiale et particulièrement l'économie tunisienne
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